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Premier transport d’un courrier aérien de l’étranger vers la Suisse, par F. Durafour (1919) [vidéo]

 

La 1ère Guerre mondiale terminée, les surplus militaires offrent à peu de frais les 1ers appareils de transport à des pilotes rescapés désireux de faire des affaires. Dès mai 1919, François Durafour, équipé d’un fragile biplan Caudron G3, trans porte le 1er courrier à pénétrer en Suisse par la voie des airs. Ainsi, il inaugure l’emploi commercial du terrain de St-Georges (GE), fait les 1ers baptêmes de l’air de l’après- guerre, crée la 1ère société de transport aérien genevoise Avion- Tourime SA et lance les débuts de l’aviation commerciale suisse.


Un Caudron G3 actuel, restauré aux couleurs des surplus militaires français de 1919, tel que François Durafour l’acquit et l’amena à Genève.

Deux rescapés de la 1e Guerre mondiale : François Durafour et un Caudron G3

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Versailles (F) vue du Caudron G3, à 1.000m, lors du 1er vol "postal" du 25 mai 1919 par Durafour.

La guerre de 14-18 a freiné l’essor de l’aviation dans le ciel genevois, réservé à des aviateurs militaires suisses que l’on a jamais vu au bout du lac. Mais, d’un autre côté, des progrès gigantesques ont été réalisés par les machines volantes durant cette période. A l’armistice, un important matériel militaire volant et mis au rebut. Des civils peuvent acquérir ces avions à peu de frais. Ils vont en transformer certains, remplaçant les lance-bombes par des sièges de passagers ou des sacs postaux, qui vont initier le transport commercial, d’un aérodrome civil à un autre, d’une nation à une autre, dès le printemps 1919. Car, à cette époque, on ne vole pas encore de novembre à avril, sauf si les conditions météo son exceptionnelles.

Le Genevois François Durafour (1888-1967) est libéré de ses missions militaires, comme volontaire suisse auprès de l’armée de l’air française (Voir :Récit.). La France vient d’autoriser les vols réguliers civils internationaux à partir du 21 mai. Durafour rachète l’un de ces bombardiers, biplans léger et biplace, dont il a longtemps assumé la mise au point et les tests au profit des armées. Ce Caudron G3 à moteur rotatif de 80cv (équivalent à un petit Piper Cub aujourd’hui), toujours aux couleurs militaires françaises, il le rapatrie le 25 mai à Genève en un vol épique de 500 km, au-dessus du Jura, amenant avec lui le premier courrier postal aérien qui pénètre en Suisse par la voie des airs, après 4h30 de vol et 5h22 de durée.

Le 25 mai 1919, le 1er courrier aérien étranger arrive en Suisse par la voie des airs

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Durafour, dans le G3, arrive à St-Georges le 25 mai 1919.

Les préparatifs de Durafour sont minutieux pour la mise au point de son avion à Issy-les-Moulineaux dans la banlieue parisienne. Il découpe de nombreuses cartes routières de marque Taride qu’il colle sur de la toile et qu’il monte sur deux rouleaux d’un porte-cartes déroulant. Il s’entoure de tous les renseignements possibles et sur les conditions météorologiques, car, bien sûr, l’information météo n’existe pas encore. C’est ainsi qu’il apprend la présence d’un épais brouillard jusque dans les environs de Dijon, depuis 8 jours déjà . Mais cela ne peut le retenir, habitué par son métier de pilote d’essais militaire à voler par tous les temps. En effet, la traversée de Paris, de Villacoublay au Bourget, pour livrer des avions neufs à la "Réserve générale des armées alliées" s’effectuait souvent par temps bouché, avec le seul secours d’un compte-tours, d’un altimètre et d’une boussole personnelle qui servait à chaque voyage.

Ainsi ayant fait le plein d’essence du G3, il prend le départ le 25 mai à 04h50 du matin et met directement le cap sur Genève. Il emporte avec lui une réserve de 5 bidons d’essence. Au début, sa carte est d’une certaine utilité. Vers Sens (F), un épais brouillard empêche toute visibilité et l’oblige pendant une heure à voler à l’aveuglette. Quand la purée de pois se dissipe, il cherche à s’orienter, mais sa carte ne couvre qu’une étroite bande de terrain et ne l’aide plus. Il continue à voler dans la direction donnée par la boussole et décide de se poser pour demander sa route. Il atterrit sur une plaine toute coupée de pâturages entourés de barrières, Heureusement que le G3 peut atterrir à 35 ou 40km/h, sur une distance de moins de 60 m.

"J’apprends non sans surprise que je suis près de Paray-le-Monial. Par bonheur ma réserve d’essence est intacte. Que de difficultés sans cela pour m’en procurer loin des grands centres ? En cas de contrôle officiel, des obstacles peuvent surgir et m’empêcher de poursuivre ma route. Ma situation est en effet des plus irrégulières. Je vole sans autorisation et sans papier de bord sur un avion militaire possédant encore des cocardes tricolores ! Mais la chance m’accompagne. Le plein fait, il met la manette des gaz au ralenti. Aidé de paysans complaisants placés au bout des ailes et de la queue, il lance son hélice et le moteur démarre au 1er coup. Il saute alors dans la carlingue et, ayant réussi son réglage d’essence, s’envole en direction de Louhans (F). Il retrouve bientôt son trajet sur la carte et au-dessus de Saint-Claude (F), aperçois au loin la rade de Genève et le jet d’eau. "Mon émotion est vive de voir enfin ma chère Genève. Je suis fier de moi et ne doute plus de la réussite de mon voyage."

Sur la Faucille il met le moteur au ralenti, descends à 50m au-dessus de sa commune de Collex-Bossy pour saluer ses regrettés parents et se dirige enfin sur le stand de tir de Saint-Georges qui, depuis Pâques, est devenu officiellement l’aérodrome de Genève. A l’arrivée (10h12’) la réception qu’on fait à Durafour est qualifiée d’inoubliable !

Il ne transporte qu’une seule et courte lettre : un sésame..

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Dans le G3, un passager, Durafour et Louis Demaurex.

"Si je n’avais aucun papier à bord, j’étais porteur en revanche de la 1ère lettre officielle transportée par avion de l’étranger vers la Suisse, dont voici le contenu : "Par avion. Monsieur le Président du Conseil d’Etat de la République et Canton de Genève. Paris, 23 mai 1919. Légation de Suisse en France, Monsieur le Président. Notre compatriote genevois François Durafour, faisant pour la première fois le trajet Paris-Genève en avion, je le charge de mes meilleurs messages d’affection et de dévouement pour les magistrats de notre chère ville natale. Veuillez agréer, Monsieur le Président, l’assurance de ma haute considération. Dunant.

A la suite de ce qui est alors qualifié d’un brillant exploit, Durafour reçoit la lettre suivante : "Genève le 27 mai 1919, le Chancelier de la République de Genève à Monsieur François Durafour, aux soins obligeants de Monsieur Tronchin, directeur de la "Suisse Sportive", rue Diday 12, Genève. Monsieur l’aviateur. Par l’intermédiaire obligeant de Monsieur le Directeur de la "Suisse Sportive" j’ai l’honneur de vous informer qu’en séance de ce jour le Conseil d’Etat a pris officiellement connaissance du message au nom de M. le président du Conseil d’Etat, que vous avez bien voulu lui apporter par la voie des airs de la part de M. le ministre de la Confédération suisse à Paris. Le Conseil d’Etat, très sensible à l’attention de M. le ministre Dunant, l’a directement remercié, mais il tient en outre à exprimer sa gratitude au vaillant porteur du message qui a contribué à maintenir l’excellente réputation de nos aviateurs suisses par son raid intéressant Paris-Genève et qui, à ce titre, mérite toutes les félicitations de son gouvernement. Veuillez agréer, Monsieur, l’assurance de ma considération distinguée. Le Chancelier Bret."

Quant au courrier aérien interne à la Suisse, la Troupe d’aviation suisse le transporte officiellement depuis le 30 avril, mais la ligne n’aboutit encore qu’à Lausanne et atteindra Genève en septembre (Voir : Récit).

Deuxième Cie aérienne de l’histoire suisse, Avion Tourisme SA est l’embryon de Swissair

L’itinéraire Paris-Genève étant testé, ayant été félicité par les autorités genevoises, Durafour décide de se vouer aux baptêmes de l’air au-dessus des Alpes et du lac. Son Caudron, maintenant immatriculé en Suisse porte le numéro CH-2, qui indique bien qu’il s’agit du 2e appareil immatriculé pour toute la Suisse de l’après guerre ! Avant cet appareil, les Genevois n’avaient plus vu d’avion sur le canton depuis juillet 1914.

Dès le 25 mai il enlève des passagers, participe à des meetings propices à attirer les candidats au baptême de l’air. La compagnie des tramways apprécie de mener cette clientèle hors de la ville, à Saint-Georges, près du stand de tir militaire. Le 1er juin il a déjà transporté 42 passagers, 120 à la fin du mois et 250 à fin septembre. Le vol coûte de 50 à 100F suivant la distance. Par beau temps et le dimanche, il fait recette. Les Genevois prennent l’habitude de le voir survoler la ville et la Rade même quand : "aussi fallait-il s’attendre à des petits incidents, pas bien grave, mais qui feraient frémir bien des aviateurs d’aujourd’hui. Un jour, par forte bise, volant au-dessus de la rade et ayant mis mon moteur au ralenti, je me trouve soudain immobilisé à quelque 300m d’altitude. Puis, chose que vous ne verrez plus de nos jours, je me met à faire ... machine arrière ! On me dit plus tard que des gens téléphonèrent aux pompiers : "il y a un avion arrêté au-dessus de la Rade !" je vous dirai que pendant la guerre, avec le même type d’avion, il m’est arrivé, au-dessus de 2.000m, par vent violent, de me trouver déporté à 30 km en arrière de mon point de départ et j’avais pourtant toujours volé face au vent !"

Le 27 mai en inaugurant la ligne Genève-Lyon Durafour réalise la 1ère liaison internationale commerciale entre la Suisse et l’étranger. Il devient très célèbre, journaux, sociétés, clubs sportifs, particuliers s’associent aux diverses autorités pour fêter le pilote qui a, une fois de plus, inauguré une nouvelle activité aérienne commerciale.

Des financiers genevois se manifestent. Une société commerciale au capital de 18.000F se crée autour de Durafour et de son appareil. Le 25 juin 1919 naît Avion-Tourisme SA (15 pl. du Molard à Genève) 2ème compagnie aérienne de Suisse, dirigée par Maurice Duval (voir : Biogr.) et John Gallay (1887-1966) avec notamment Louis Gallay, le prof Edouard Feuillet (1881-1872), J.Michel et Gaston Roger. Elle utilisera aussi 5 hydravions Savoia S-16 sur les lacs, pilotés par les Genevois F.Durafour, le chef pilote E.Taddéoli, Marcel Nappez, Marcel Weber (dès juin 1920), ainsi que les Suisses Henri Kramer, Max Cartier, Henri Pillichody, Hans Schaer, et de Weck aidés du mécanicien genevois Louis Demaurex. Après le monopole des baptêmes de l’air, dès mars 1920, des vols réguliers sont menés entre Genève et Lausanne. Hélas, après un an d’activité la société affiche une perte de 426.365F. Elle est alors reprise (21.04.1920) par la société zurichoise Ad-Astra (crée le 1er juillet 1919), avec un capital de 600.000F et réunissant maintenant un parc de 14 appareils dont 12 hydravions, sous le nom complexe "d’Ad Astra Aero-Avion tourisme SA". Avion-Tourisme SA est donc, par ancienneté, l’embryon de la futur Swissair qu’Ad Astra et Balair fonderont en 1933.

 

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Rare ticket, aujourd’hui, que ce baptême de l’air du 13 septembre 1919 sur Genève, au départ de Saint-Georges, avec le pilote François Durafour et le Caudron G.3 (coll. Denis Weber).
Par : Jean-Claude Cailliez
Le :  lundi 13 février 2006
  • Pour plus d’information, voir les magazines : L’illustré, nos 47, 48, 49, 50, du 22 novembre 1962 au 13 décembre 1962 ; interviews de Durafour par Micha Grin, 12 pages et 32 illustrations, à la "Librairie ".
  • "Survol de Paris et 1er vol Paris-Genève, mai 1919, en Caudron G3 (n&b, musical, 2’08’’, 45Mo), nécessite le plugin QuickTime 7.1.3 minimum minimum.

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