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Un des 6 premiers vols de planeur au monde, avec son pilote : Alexandre Liwentaal (1894) [vidéo]

 

L’ingénieur Genevois Alexandre Liwentaal quitte Hiram Maxin pour tenter ses propres expérience de vol en Angleterre. Il construit un planeur très bien conçu qu’il teste à Dittisham. Il réalise un vol d’anthologie qui le place parmi les précurseurs de l’aéronautique pour les plus lourds que l’air. Très en avance sur son temps, pris pour un autre (Lilienthal), il devra se résoudre à oeuvrer dans le monde des dirigeables. Il reste le 1er pilote suisse d’un planeur !


Reconstitution de l’intrépide 1er vol de Liwentaal à Dittisham (GB), en mars 1894 (Anthony Bryant, 1994).

Liwentaal croit au plus lourd que l’air et veut tenter ses propres expériences

Après un 1er emploi aéronautique chez Sir Hiram Maxim (1840-1916) dans le Kent (GB), Alexandre Liwentaal (1868-1940) choisit de pratiquer ses propres expériences d’un plus lourd que l’air. Au début de 1891, il trouve un emploi à Darmouth, aux chantiers Simpson Strickland & Co. où il travaille sur les moteurs des torpilles lancées par les premières vedettes lance-torpilles anglaise. Dès lors il va compulser toutes les publications aéronautiques qu’il trouve, dans différentes langues, et observer les goélands, ces grands oiseau voiliers.

A une époque où nombreux ne croient pas au vol d’un plus lourd que l’air (et pourtant les oiseaux et les chauves souris le sont !) Liwentaal réalise seul un planeur dans un hangar de Sandquay à Dartmouth. Pendant des semaines personne n’a alors la permission de s’approcher du hangar où il travaille. Les jours fériés et la nuit, éclairé par une lampe à huile, il réalise son "Aérostat". Le concept de ce planeur n’est pas empirique et à bien des égards il a plusieurs dizaines d’années d’avance sur les productions que nous connaissons aujourd’hui.

Un vol en planeur, nommé "Aérostat", équipé de commandes de vol

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La presqu’île de Dittisham où eut lieu le 1er vol.

Un 1er essai est contrarié par le pluie (ailes détrempées) et le vent (queue abîmée). Quelques nuits encore de travail et le jeune inventeur de 25 ans est à nouveau prêt à tester son appareil. Liwentaal est confiant, croit en son concept et va faire cet essai dans la relative intimité de quelques témoins qui l’aident au transport du planeur. A la fin mars 1894, comme 2 semaines auparavant, l’appareil est de nouveau transporté en bateau en amont du fleuve, jusqu’à une plage proche du village de Dittisham.

A terre, à la main, ils transportent sur la colline cette machine difficile à manier et quelque peu fragile. On s’applique à assembler l’appareil avec soin et tous sont finalement prêt. L’altitude de départ du vol est d’environ 50 mètres. Aujourd’hui, la colline se nomme Bunker, est située juste au-dessus de la pente de Dinah surplombant la crique de Dittisham Mill Creek. Vu la météo, Liwentaal estime pouvoir voler avec un vent de face de 13 à 16 km/h et il est sûr de décoller.

Alors l’appareil est placé le nez au vent. Liwentaal enfile une grande blouse de calicot et, comme les coureurs cyclistes ou les futurs aviateurs, il tourne la visière de sa caquette vers l’arrière et passe une paire de lunettes protectrices. Puis il s’assoit sur la selle de bicyclette au-dessus de la roue de vélo, derrière les 2 commandes. Il pose ses jambes sur des repose-pieds et demande à être poussé. Liwentaal et l’appareil sont précipités en bas de la pente, guidés par deux aides qui tiennent chacun un bout d’aile. La machine oscille dangereusement, mais les aides maintiennent du mieux qu’ils peuvent cette machine à niveau. "Poussez, poussez, poussez !", leur crie t-il. Ils s’exécutent et après une course de quelques mètres l’Aérostat se cambre légèrement. Liwentaal tire fiévreusement sur le petit levier qui permet d’orienter les ailerons de la queue. Et soudain, chacun peut observer clairement qu’il s’élève à six ou sept pieds au-dessus du sol (1,8 à 2 m) sur plusieurs mètres. Ses amis jubilent. A ce moment, suite à une autre manipulation rapide de la queue, le vent s’engouffre sous les ailes amenant l’appareil plus haut et plus loin encore vers la mer.

Malheureusement, une rafale de vent vient s’engouffrer sous la queue du planeur et renverse l’appareil sur le dos. Il se balance violemment, finit par s’écraser et subit des dommages assez importants. Liwentaal gît dans un mélange de soie, d’acier et de débris de bois. Ses amis accourent de toutes leurs jambes au bas de la colline. L’intrépide inventeur est fortement secoué mais n’est pas du tout blessé. Il a finalement effectué un vol exceptionnel d’environ 50 m, peut-être 80 m ! Est-ce la méconnaissance de l’emploi des deux commandes de l’Aérostat (gouvernail et aileron), en l’absence d’une commande de stabilisation horizontale (dans les ailes), sous une vitesse lente, ou bien est-ce la force du vent, ou encore la combinaison de tous ces facteurs qui ont interrompu ce vol ? On peut encore se demander comment se serait passé un atterrissage « normal », sans aucun frein sur la roue de bicyclette à moins qu’il ne s’effectue dans la rivière Dart ?

Liwentaal se consacre à plein temps à ses expériences

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L’Aérostat, dans les ronces, au bord de la Dart (1894).

Ce 1er véritable vol donne à Liwentaal le courage dont il a besoin pour poursuivre ses expériences. Il déménage dans le village de Dittisham, proche de son terrain d’expérience, y transportant son Aérostat abîmé. Il quitte également son emploi au chantier naval et se remet au travail, se consacrant intégralement à son appareil. Il pense déjà à une version améliorée de celui-ci, notamment avec une nouvelle queue. L’Aérostat est assez vite reconstruit. Son inventeur cherche alors un meilleur endroit pour décoller, avec beaucoup plus d’espace devant lui et une possibilité d’atteindre une plus grande vitesse de décollage. Une plus longue pente ferait l’affaire. L’endroit sera situé au sud du village, à mi-chemin entre Dittisham et Dartmouth, au-dessus de Bozomzeal. C’est le plus haut point dégagé disponible qui ne soit pas trop loin de l’atelier. L’altitude de départ sera cette fois-ci d’environ 150m et le vent devrait être plus régulier.

Avec l’aide d’un fermier local, Liwentaal transporte son planeur sur une charrette et le met en place au sommet de la colline. Ses amis sont là comme d’habitude, l’aident à préparer ce décollage. Liwentaal s’équipe, fait les contrôles, s’installe aux commandes et lance l’ordre de le pousser dans la pente en maintenant l’appareil horizontal par les bouts d’ailes. Ils dévalent alors vers le bas de la colline, prenant de la vitesse. Les deux aides laissent partir l’appareil, avec lequel ils ne peuvent rivaliser de vitesse. Liwentaal tire sur le petit levier qui permet d’orienter les ailerons de profondeur. L’Aérostat s’élève de quelques centimètres grâce à l’énergie qu’il a accumulée. Liwentaal tire à nouveau fiévreusement sur le levier, mais celui-ci, en fait, ne fonctionne pas. En face de lui, la haie qui barre le bas du champ se rapproche dangereusement. Il n’y a aucun frein sur la roue de bicyclette. Il faut s’élever, faire quelque chose ! Liwentaal s’excite sur les deux gouvernes de la queue pour tenter une manœuvre. Il ne peut modifier sa trajectoire et fonce à travers la haie de ronces qu’il traverse seul, sans l’Aérostat qui s’immobilise dans le choc. Liwentaal roule plus loin au bord de la rivière.

Cette fois-ci, Liwentaal ne sort pas indemne de sa tentative. On le retrouve sérieusement blessé, avec de nombreuses contusions, des lacérations, dont plusieurs importantes à la tête. Il faut le transporter en charrette à cet hôpital de Dartmouth qui vient d’ouvrir depuis peu. Quant au planeur, il est endommagé à l’avant et la dérive a cédé, mais les ailes bien construites ont tenu le choc. Cette tentative de vol a probablement eu lieu entre le 10 et le 30 avril 1894.

Reconnaissance tardive à cause d’un "homonyme" mais grâce à l’hôpital de Dartmouth

Si l’on l’avait encensé Liwentaal alors, en 1894, il aurait été justifié de dire qu’il était le 3ème homme à s’être élevé au-dessus de l’altitude se son point de départ après Cayley (GB) et Lilienthal (D). Aujourd’hui connaissant mieux les vols de J.J. Montgomery (USA, 1884), Clément Ader (1890, F, essais secrets alors), Carl Steiger (CH, 1891-92 ?), Liwentaal est probablement le 6 ou 7ème homme à l’avoir réalisé.

Malheureusement, dans la littérature de la fin su 19ème siècle on l’a confondu avec Otto Lilienthal (1848-1896) qui était lui-même ingénieur de marine et fit également un séjour en Angleterre. Comment cela est-il réapparu ? Lorsque l’hôpital de Darmouth voulu fêter ses 100 ans, en 1994, il plongea dans ses archives et retrouva la référence aux soins qu’il donna au premier pilote blessé de l’histoire aéronautique : Alexandre Liwentaal. Les historiens firent le reste...

En juillet, remis de ses blessures, Liwentaal dépose un brevet pour un planeur à moteur biplace, mais il est encore trop tôt pour se lancer dans un appareil motorisé. Les moteur à explosion nés vers 1885, n’ont pas encore été assez allégés pour l’automobile, ni pour les futures voitures de courses, afin d’être finalement montés sur des aéroplanes vers 1905. L’ingénieur Liwentaal va donc se tourner vers le monde du dirigeable où il y a beaucoup à gagner au début du 20ème siècle, car plusieurs grands projets sont dans l’air (Zeppelin, Lebeaudy, etc.), et où il va faire des "miracles" (Voir :Récit).

Liwentaal est aujourd’hui l’un des deux héros historiques du village de Dittisham, précédant Agatha Christie, qui y résida dans son manoir de style Greenway House.

 

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Par : Jean-Claude Cailliez
Le :  mardi 13 décembre 2005
  • Pour plus d’informations, voir : « Alexandre Liwentaal, un genevois pionnier européen de l’aéronautique, par J.C.Cailliez. Editions Secavia, Genève 2003, 224p. 80 ills, et également : The Liwentaal enigma, de B.Marsh, 34p., 8 ills, 1994, 1£50, à la "Librairie ".
  • Liwentaal et l’aéronautique en 1890-1902 (sonore, 2’16’’, 48Mo), nécessite le plugin QuickTime, 7.1.3. minimum

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