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La troisième compagnie genevoise de transport aérien, la Borner Genève Air Express (1931) [vidéo]

 

Homme décidé, Walter Borner est formé au pilotage par l’armée. Genevois d’adoption, employé de Cointrin, il crée à Genève la 3ème Cie de transport aérien locale. Durant trois ans il s’adapte à toutes les demandes et défriche de nouvelles lignes. La crise des années 30 l’oblige à perdre son autonomie et devenir l’un des grands capitaines de Swissair. Entre temps, il aura fait voler des milliers personnes à la carte, effectuant même les premiers transports d’urgence de grands malades.


Mme Theurillat, 102 ans va faire son baptême de l’air dans "L’aigle de Genève", le Junkers F13 appartenant au pilote Walter Borner, à droite (9 septembre 1932).

Un homme qui sait ce qu’il veut et réalise ses ambitions aéronautiques

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W.Borner et le Junkers A50.

Walter Borner, né en 1901, décide à 12 ans qu’il sera pilote d’avion. Il fait le nécessaire pour que l’armée le forme après son école de recrue d’infanterie, dès 1922. Observateur aérien puis pilote, il décroche son brevet militaire (no.243) en mai 1924 et ses galons de lieutenant pilote en octobre, à 23 ans. Bien que natif de la région de Soleure, son 1er emploi le voit directeur adjoint du champ d’aviation de Cointrin à Genève, dès 1926. Il se fiance du côté de Versoix ce qui le maintiendra dans les environs de Genève tout le reste de sa vie.

Ouvert à la fin 1920, l’aérodrome de Cointrin ne connaît encore qu’un faible trafic, abrite 5 employés incluant les mécaniciens et la direction. L’atterrissage de 2 appareils par jour est considéré comme un trafic très animé. A part les vols d’entraînement militaire, W. Borner passe le plus clair de son temps dans le petit bureau de l’aérodrome à des tâches administratives ou sur la piste en herbe rase. La météo l’absorbe parfois, le trafic de passager également, tout le monde est polyvalent à cette époque à Cointrin.

Lorsque Lindbergh traverse l’Atlantique en solitaire (mai 1927), l’exploit stimule fortement le monde de l’aéronautique. Borner rêvait de relier des villes européennes pilotant un appareil de transport, il va dorénavant faire le nécessaire pour concrétiser ses pensées. Le projet ne manque pas d’embûches. Les bureaux de compagnies qu’il approche lui retournent un refus poli. Il lui faudra deux années pour obtenir une concession fédérale pour l’exploitation d’une activité commerciale. Il peut enfin passer à l’étape de l’acquisition d’un appareil. Entre temps, il est devenu Genevois, par mariage, et citoyen de Versoix.

Ses démarches auprès des banques ne donnent pas de résultats à sa mesure car on craint une crise et évidemment du chômage. Il n’obtient que des crédits partiels ne permettant pas l’achat d’un avion. L’appareil qu’il convoite est un des ces premiers monoplans monomoteurs en tôle ondulée de la maison Junkers (D), capable d’emporter 6 personnes pendant 5 heures et coûtant 104.000F (730.000F actuels) ! Il se rend alors à Dessau (D) où il rencontre monsieur Junkers en personne et son staff dans une magnifique salle de conférence. Après leur avoir fait un exposé précis de ses intentions, soit exploiter un service de vols de plaisance, de vols à long cours sur demande, en dehors des lignes régulières, Borner se retire. Ses interlocuteurs reviennent un peu plus tard pour lui annoncer qu’ils lui font confiance, lui donnent un appareil qu’il remboursera avec le fruit de son travail. La fête à Genève a dû être des plus brillantes malgré un vol d’apport par une météo épouvantable !

L’activité de la 3e compagnie aérienne commerciale de l’histoire genevoise

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L’Aigle de Genève lors du vol postal du 26 mai 1931.

Le Junkers F-13Ke, à moteur Junkers L5 de 280 CV, entre en service le 21 avril 1931, immatriculé CH-283. Il est l’avant dernier de tous les F13 construits (c/n 2078). Il faut un nom accrocheur pour l’avion, il va s’intituler "l’Aigle de Genève". Sa marraine est l’épouse de Walter Borner. Sans tarder, ce dernier fait imprimer des prospectus a l’en-tête de la Borner-Genève-Air-Express (BGAE), société qui est opérationnelle dès le 2 mai. Sa devise est "Sécurité rapidité confort", car, étant l’un des avions les plus modernes de Suisse, l’appareil est le 1e modèle à posséder des toilettes à bord mais non encore équipé de la radio. Il s’agit bien là de la 3ème compagnie aérienne commerciale de l’histoire aéronautique genevoise, après les 300 jours d’existence de Avion-Tourisme SA (1919-1920) et les 180 jours de GREN SA (1925). Borner tiendra un peu plus longtemps !

Ainsi débute la carrière de pilote de ligne de Walter Borner. Il est à la fois patron et pilote, aidé d’un mécanicien et de son épouse qui fait l’hôtesse d’accueil et vend les billets. Il est encore son agent publicitaire et le nettoyeur de sa compagnie. Cette société d’aéro-taxi va développer à la demande des services variés : transport d’un à 6 passagers, de fret et de sacs postaux ; vol touristique au-dessus du Mont-Blanc et des Alpes ; vol « coqueluche » réputé bon pour guérir de jeunes enfants ; baptême de l’air ; photo aérienne pour l’administration utilisant alors un appareil Klemm biplace ; transport de grand malade ; présence aux meetings aériens et suppléer à un vol de ligne.

Pour sensibiliser une clientèle, Borner contacte des journalises. Des articles paraissent, mais le public hésite encore. Il a la bonne fortune de rencontrer la centenaire d’alors habitant la Chaux-de-Fonds, Mme Theurillat (102 ans), à qui il offre un baptême de l’air qu’elle apprécie (03.09.1931). Bien médiatisé, ce vol attire beaucoup de monde à Cointrin. "On volait à vue sur les Alpes. Il fallait se guider d’après les lignes de chemin de fer et les cours d’eau. Si le temps était au beau, tout se passait bien. Si cela se gâtait, il n’y avait plus qu’à se poser dans un champ. Comme les ailes de l’avion étaient trop basses, je ne pouvais pas survoler le Mont-Blanc, alors je tournai autour et les passagers pouvaient prendre des photos." En fin d’année il a déjà donné 1.600 baptêmes de l’air, à 15F le quart d’heure (100F actuels).

Pour les dessertes commerciales, Borner remplace parfois Balair sur la ligne Lausanne—Genève-Berne. Il assurera la correspondance pour Stuttgart, Lyon, Marseille et Paris. Il souhaite relier Paris, Rome ou Londres à Genève. Il imagine encore de relier Genève à Milan pour le courrier aérien. A propos de fret postal, on lui doit la liaison Genève-Lausanne du 26 mai produisant un courrier postal spécial.

Mais son développement "gêne" Swissair qui s’est créée en mars, fusion de Balair et de Ad-Astra-Aero. La jeune Swissair aux lignes dirigées vers le nord de l’Europe offre 13 appareils avec une capacité de 86 places assises. L’Office fédéral de l’air, déjà inféodé à la compagnie nationale, "traîne les pieds" aux demandes de concessions de ligne de la BGAE.

Plus tard (avril 1933), dans un courrier expédié à la Chambre de commerce genevoise, Borner exprimera qu’un tel monopole pourrait être dangereux pour le futur de Genève.

La faillite de la Banque de Genève met la Cie à la merci de ses concurrents

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Devant le Junkers A50.

L’escale en Suisse du Tour aérien d’Europe de 1932 fournit le prétexte à la BGAE d’effectuer un vol spécial avec courrier à destination de Bellinzona, étape du Tour. Le vol est réalisé le 21 août, un cachet spécial "Tour aérien d’Europe / 1e poste aérienne / Genève - Bellinzona", de couleur rouge, est apposé sur les lettres ordinaires affranchies à 65 ct. Walter Borner emporte dans "L’Aigle de Genève" 3.123 lettres et cartes. Le vol de retour prévu le 28.08.1932 ne se fait que le lendemain à cause du mauvais temps, avec 4.445 pièces philatéliques à bord.

C’est cette année là que naît son fils, Alain Borner, futur Conseiller d’état genevois. Deux sœurs suivront. D’autres nouvelles sont moins réjouissantes, la faillite de la Banque de Genève (août 1931) va l’obliger à rembourser ses prêts brutalement. Il n’y a qu’une seule alternative, pour survivre, transformer la BGAE et une société anonyme en vendant les actions au public. C’est aussi en Europe le début d’une longue période de crise économique. Il crée alors la compagnie Aero-trafic S.A. (06.10.1932).

Les affaires continuent et le trafic se développe malgré tout. Le 14 juin 1933, la Cie s’agrandit, un nouvel appareil monoplan, biplace, un Junkers Junior A50 (CH-358) s’ajoute, très utile pour la photo aérienne et les baptêmes de l’air. Une secrétaire et un mécanicien sont engagés. Des projets existent : Borner veut exploiter en pool avec Air-Union (F) la ligne Genève-Paris ; il souhaite ouvrir la ligne Genève-Vichy (F), etc.. A cette époque, la Confédération et le Canton de Genève subventionnent les lignes aériennes. Aéro-trafic exploite la liaison Genève-Lausanne parmi les 5 compagnies se partageant alors le trafic suisse : Swissair (Zh), Alpar (Be), Aero-Trafic SA (GE), Ostschweiz.-Aero-Gesellschaft, Aviatik-beider-Basel. Seule la 1ère survivra. A Genève-Cointrin, août aura vu passer, 7.813t de poste, 8.856t de fret, 23.215kg de bagages pour 1.288 passagers, soit 60 voyageurs par jour ouvrable !

Le 11 juillet, Borner inaugure enfin la ligne Genève-Vichy complétée d’un fret postal commémoratif, épaulé par la maison Natural-Lecoultre. En septembre, dans un vol taxi, il emporte vers le circuit d’Angers (F) le coureur automobile allemand, le baron von Waldthausen. Ils font escale à La Baule, sur la plage devant le casino, et la marée montante les contraindra bientôt à repartir ! On vole toujours à vue, zigzagant entre les orages et les nuages. Pour chaque voyage le passager doit avoir la chance de trouver une place dans l’avion et avoir une météo favorable. Le siège le plus recherché est celui qui se trouve à côté du pilote. Le voyage réserve souvent des surprises. Les pilotes utilisent les lignes de chemin de fer pour se repérer et n’hésitent pas à se poser lorsque le temps se gâte. Le passager fait alors bonne mine et passe la nuit à l’auberge la plus proche. On repart quand le ciel s’éclaircit.

Fin de la BGAE genevoise mais début d’une grande carrière internationale

De leur côté, les difficultés financières ne s’éclaircissent pas assez. Pourtant, Walter Borner a donné 3.000 baptêmes de l’air et enregistré quelque 300.000 km aériens. Il doit se résoudre à liquider sa société, se séparer de ses avions, vendre ses actions à Swissair et entrer dans la Cie nationale en tant que pilote de ligne. Le 1er décembre 1933, à 32 ans, il débute alors sur la ligne postale Bâle—Berlin, puis sur Zurich—Berlin aux commandes d’un Curtiss Condor, avec hôtesse de l’air à bord. Il entame une magnifique carrière internationale de capitaine qu’il n’avait peut-être pas imaginée aussi grande, pilotant : Lockheed Orion, Fokker F7A, Clark, DC-2, DC-3, DC-4, DC-6B, etc. jusqu’en 1963, avec l’inauguration de grandes lignes (voir :Récit.).

 

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A la Chaux-de-Fonds en septembre 1932.
Par : Jean-Claude Cailliez
Le :  lundi 13 février 2006
  • Pour plus d’information, voir les 8 numéros du journal "Pour-Tous" de février et mars 1962, par J.P. McDonald, illustrés.
  • [04.2013] "Borner Genève Air Express" et "Aérotrafic SA", Walter Borner et ses Junkers (1931-1933) (diaporama musical, 02’05’’, 6Mo). Format Flash.

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