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Premier homme à voler aux Guatemala et San-Salvador : Durafour en tournée en Amérique (1912) [2 vidéos]

 

Les Genevois François Durafour et Paul Wyss partent en tournée en Amérique centrale au début de 1912. Là-bas, Wyss casse rapidement son Blériot alors que le succès abreuve Durafour. Il est le 1er pilote à voler au Guatemala et au San-Salvador. Il relie encore les deux nations par la voie des airs. Les Indiens le prennent pour "L’envoyé du diable". Parti brièvement vers New-York pour y trouver des pièces détachées, Durafour y apprend la faillite de la tournée et reste sans un sou !


Toute l’équipe de la tournée en Amérique centrale, imprésarios, mécaniciens et François Durafour, assis (mars 1192).

Des Milanais enrôlent Durafour pour une tournée en Amérique centrale

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Affiches guatémaltèques de 1912.

François Durafour a passé une année 1911 très intéressante, volant sur l’appareil Dufaux-5 dont il fait la promotion dans les divers meetings de Suisse. Il a engrangé pas moins de 11.000F de prix en cette année (110.000F actuels). Le dernier meeting de la saison se déroule à Bellinzona au Tessin le 11 décembre. Le 22, il fait encore un dernier vol au-dessus de la place militaire de la ville. Remarqué par quelques personnages, il est convoqué à Milan (I) où on lui propose de participer à une tournée aérienne en Amérique centrale. Il y a quelques nobles italiens parmi ces impresarios. Durafour n’est pas insensible à l’idée car le Genevois Edmond Audemars participa à une tournée similaire dans l’hiver 1910-1911 avec satisfaction. Un autre pilote Genevois serait du voyage : Paul Wyss (voir : Récit). En Suisse on ne revolera pas avant les beaux jours, en avril-mai. L’hiver est là, sans activité aérienne...

Pour Durafour, ce sera son 1er voyage hors de l’Europe avec la traversée de l’Atlantique."Avec quel empressement j’acceptais ce projet, vous pouvez le deviner. Aviateur âgé de 23 ans, un bon bagage derrière moi, je ne pouvais envisager que sous un jour heureux le départ pour le pays des dollars. A Milan, j’essaye l’avion qui m’est confié, un vieux canasson de Deperdussin avec lequel je survole la ville, puis nous embarquons avion, pilote, mécanicien et, naturellement, une bande d’impresarios qui n’avaient jamais posé leur derrière dans une carlingue." Durafour s’embarque à Anvers (Bel.) en janvier 1912 sur le navire "Grunenwald" de la Hamburg-Amerika-Linie. Le monoplan est emballé dans des caisses avec le Blériot de Wyss. Après 30 jours de mer, le navire accoste à Porto-Barios sur la côte Caraïbe de la République du Guatemala.

Le 1er à voler au Guatemala et vu comme "l’envoyé du diable" par les autochtones

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Durafour à bord du Deperdussin.

C’est la découverte d’un monde très différent : "Le débarquement est retardé par des tas d’ennuis administratifs, nos managers n’ayant pas réglé toutes les factures de la traversée. Ca commence bien ! Durafour, Wyss et leurs volumineux bagages prennent le petit train qui les conduit à 250km de là, à Guatemala City. "La capitale est située sur un haut plateau à 2000m et la voie ferrée repose sur un terrain très accidenté. Soudain, alors que le tortillard parvient au sommet d’une colline, je vois une nuée d’indiens se précipiter à sa rencontre. Cette invasion me rend un peu inquiet et je crois un instant à une attaque du train ! Or, ces indigènes sont en réalité chargés de serrer les freins du convoi pour la descente ! Et au bas de la pente, ils disparaissent comme par enchantement. La scène se reproduit plus loin, avec une autre tribu !"

A la capitale, Durafour et Wyss installent un camp de toile pour les avions au-dessus del Campo de Marte (Champ de mars) : "Je suis reçu là-bas très chaleureusement. Un hangar de fortune sur lequel flotte le fanion du Club Suisse d’Aviation, abrite le Deperdussin." Le drapeau guatémaltèque tient compagnie à celui de l’aéro-club genevois. Les mesures de sécurité sont draconiennes en prévision des vols à venir : "La place de président de ce pays doit être particulièrement intéressante quand on pense à l’acharnement que mettent quelques-uns à l’obtenir ! A ce point que la méfiance générale règne partout. Vous auriez dû voir comment on fouille notre caisse contenant les hélices de rechange : elle est vidée jusqu’au fond, inspectée, passée au crible. Et pourquoi tant de précautions ? Pour voir si quelque bombe n’y est pas cachée ! Et n’oubliez pas, défense de survoler la ville et le palais présidentiel principalement !" Le bombardement aérien n’a pourtant pas encore été inventé, mais une chute de l’appareil est toujours possible.

L’affiche de ce 1er vol d’un aéroplane au Guatemala annonce l’événement pour bientôt : "Vuelos en aeroplanos, Primer dia de Aviacion, Domingo 24 de Marzo de 1912, Dos exhibiciones, la prima vez ... Colosal Acontecimiento ! Cientifico, Sensacional" Une autre dit encore "les auspicios del illustre Presidente de la Republica Don Manuel Estrada Cabrera ... F. Durafour y Paul Wyss ... Precie de entrada a la Exhibicion $5 billetes. Precio entrada, 18 Pesos Billetes..."

Sans aucun problème, Durafour exécute ce jour là un vol sans histoire dont la seule difficulté tient à l’altitude de la ville. Pour les indigènes guatémaltèques, l’événement est tout autre. Ils scrutent le ciel avec une intense curiosité teintée d’effroi. A l’horizon du Champ de Mars, suspendu dans le vide, un gros point noir vient d’apparaître. Une longue clameur s’échappe de la foule : "Aqui esta ! la plancha que vuela con una mariposa en la punta !" (c’est la planche qui vole avec un papillon au bout !). Pour la 1ère fois un avion traverse le ciel du pays avec un bruit alors inconnu. Du coup, les Indiens impressionnés baptisent Durafour "L’envoyé du diable" ! Suite à ce vol, Durafour reçoit médailles, prix, diplômes et coupes. Paul Wyss n’a pas le même bonheur car il casse son Blériot sous-motorisé au 1er décollage. La foule aura vu les 2 aspects de l’aviation le même jour. Quant à Wyss, sans appareil de rechange, sa tournée prend fin et il doit retourner en Europe !

D’autres vols auront lieu sur la ville durant lesquels Durafour fait fi des prescriptions. Ebahis, un beau matin, gardes et employés voient le Deperdussin accomplir de magnifiques virages au-dessus du palais de leur président. "Vous allez être emprisonné, jugé et puni. Vous avez commis un crime...", disent les personnalités accueillant Durafour à l’atterrissage. Chacun se demande comment le tout puissant président prendra la chose. Or, l’après midi du 13 avril, alors que Durafour se repose, on frappe à la porte. Un garçon apparaît donnant le passage à un personnage extraordinairement chamarré, un grand sourire aux lèvres et tenant une enveloppe à la main. "Pour vous Senõr", dit l’officier en tendant une enveloppe. Inutile de préciser que devant ce personnage, Durafour ne fait qu’un bond hors du lit, prêt à se défendre, car il pense bien que cette visite a trait à son survol présidentiel.

Or la lettre mentionne : "Très honoré ami. Je tiens à vous saluer ici avec un immense plaisir et à joindre cette petite récompense pour tous vos exploits d’aviateur, en souvenir de ce pays, de tous vos triomphes, de votre prodigieuse carrière, et en marque d’estime de votre serviteur fidèle et attentif, Estrada Cabrera." La modique récompense consiste en 1000 dollars, et en 1912, c’est une petite fortune (50.000F actuels). Le lendemain, Durafour se hâte de remercier le président qui le reçoit les bras ouverts. Mais ô surprise, tandis qu’ils échangent leurs impressions, quelque chose intrigue Durafour, une sorte de camisole semble dépasser du col, de couleur gris fer : le président porte une cote de maille !

Le 1er à rejoindre les deux nations par les airs et à voler au San-Salvador

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Durafour et le Deperdussin au San-Salvador.

La tournée de Durafour au Guatemala a été triomphale, d’autant acclamé qu’il est le 1er homme qui se soit risqué dans les cieux de cette République. Il remporte la reconnaissance et l’admiration de tous dont celle du président. Les impresarios ont donc organisé la prochaine étape avec leur seul pilote rescapé et son unique appareil : Rejoindre le San-Salvador voisin au Sud, suivi de démonstrations dans la capitale.

C’est le 2 mai que Durafour quitte Guatemala-City pour se rendre, par bateau et par la route à 185 km de là, à destination de San-Salvador, la capitale du San-Salvador, une distance supérieure à l’essence embarquable pour son moteur rotatif Gnome de 50 CV. Ce sera là nouveau une première dans ces contrées. La 1ère démonstration de vol officielle se tient le 5 mai sur un second Campo de Marte, aujourd’hui un parc pour enfants. On cite encore deux vols les 19 et 21 du mois mais il y en a peut-être eu d’autres, toujours sous le patronage du président le Dr Don Manuel E. Araujo. L’expérience de ces vols en pays tropicaux est fort intéressante aux yeux de Durafour. Il étudie le comportement de l’avion sous ce climat, tire des conséquences de ses essais, expérimente le matériel traditionnel, toutes observations qu’il consigne et qui seront très utiles pour les constructeurs. Pour l’instant il constate que le matériel souffre du climat extrêmement chaud. Il faut songer à des pièces de rechange mais il n’a en a pas en Amérique centrale. C’est alors qu’on envoie Durafour les acheter à New-York.

Fin de la tournée, mais de façon inattendue !

"Je m’embarque sur un bâtiment destiné au transport de bananes ! Après avoir traversé le Golfe du Mexique, remonté du Mississippi, visité la Nouvelle Orléans, j’arrive à New-York où j’attrape le torticolis à force de lever la tête pour admirer les gratte-ciel ! Là un incident. Un matin, le portier m’apporte un télégramme. Bon, me dis-je, un ordre d’acheter une nouvelle pièce. Je l’ouvre : "Entreprise ruinée par manager - stop - rentrez en Europe par propres moyens - stop . salutations." Et il ne me restait pas un sou !"

Mais Durafour n’est pas un homme à se lamenter, il va trouver divers boulots de pilote, parfois dangereux, pour pouvoir se payer le bateau vers l’Europe. Les journaux new-yorkais ont flatté en grand ses exploits précédents, et fort de sa célébrité, il se présente à une usine d’aviation où on l’engage immédiatement.... Il sera de retour à Genève à la fin août.

On ne l’oubliera pas au Guatemala et 50 ans plus tard, Durafour est de retour, fêté en tant que le 1ee aviateur à avoir volé en Amérique centrale et décoré (voir : Récit)

 

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Au centre de l’image, vers le pied du volcan, le Deperdussin, 1er "plus lourd que l’air" à croiser dans le ciel guatémalteque (24.03.1912).
Par : Jean-Claude Cailliez
Le :  vendredi 11 mai 2007
  • Pour plus d’information, voir le magazine suisse : l’Illustré, no.48, du 29 novembre 1962, pp:75-75, ills.
  • [2007] F.Durafour au Guatémala (Diaporama, N&B, sonore, 2’20’’, 45Mo), nécessite le plugin QuickTime 7.1.3. minimum.
    [03.2012] F. Durafour, il y a 100 ans, 1er aviateur aux Guatemala et San-Salvador (1912-2012) (diaporama musical, 03’18’’, 8Mo). Format Flash. Diaporama encore visible Ici.

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