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Les 2.300 baptêmes de l’air du ballon-captif de l’Exposition nationale suisse de Genève (1896) [vidéo]

 

L’exposition nationale suisse de 1896 se tient à Genève. Période décisive de son histoire, la ville entre dans l’air moderne (électricité) et attire un public équivalent à la population nationale. A.Liwentaal et Eugène Baud gèrent le 1er ballon captif de l’histoire aérienne helvétique, seul vecteur des baptêmes de l’air du 19ème siècle. Des dizaines de milliers de Genevois découvrent ainsi les joies et le panorama d’un survol à près de 400m d’altitude. Evénement, chaque ascension, numérotée, photographiée, fait l’objet d’un diplôme remis à tout passager.


Vue aérienne de la Plaine de Plainpalais (Genève) et de l’Exposition nationale suisse de 1896. Au loin, l’envol du ballon captif dont Liwentaal assure la responsabilité technique.

Genève entre dans l’ère moderne en cette année 1896

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L’enceinte du ballon-captif au bord de l’Arve près du pont des Acacias (ph. : O.Steinhauser).

A la veille de l’Exposition nationale, les projets arrivent nombreux et le comité d’organisation de Genève doit faire des choix drastiques pour garantir la crédibilité, la sécurité, le financement et compléter les différents thèmes prônés par la future manifestation. Celle-ci durera du vendredi 1er mai au jeudi 15 octobre 1896, située sur la plaine de Plainpalais et les bords de l’Arve. Elle sera principalement le temple des progrès industriels helvétiques avec une touche d’exotisme, compétée d’un village alpin et d’un parc d’attraction dans le quartier de la Jonction.

C’est un antiquaire de Lausanne, Eugène Baud (1866-1926) de la Société « Les fils de Eugène Baud » qui obtient en juin 1895 le droit d’exploiter un ballon-captif à Genève. En d’octobre 1894, il a offert une somme de 20.000F suisses pour cette concession (250.000F actuels). Le contrat inclut une sorte d’exclusivité de l’espace aérien genevois, puisque aucun autre ballon ne pourra s’y manifester. E.Baud est déjà un adepte du ballon libre mais ne passera son brevet que dans 27 ans, après avoir effectué quelque 50 ascensions en tant que capitaine ou passager. En 1924, Baud sera le second président de la section romande de l’Aéro-Club de Suisse, jusqu’à son décès à 60 ans.

Ce ballon-captif est un produit de la maison Lachambre, de Paris, et de son ingénieur genevois Alexandre Liwentaal. On peut se demander comment ce projet a pu se constituer et s’imposer aux nombreux autres, tout aussi solides, patronnés par de grands noms. Sachant la faible différence d’âge de MM Baud et Liwentaal (dix-huit mois), on peut supposer qu’ils partagèrent les mêmes bancs d’école à Lausanne ou le même corps d’armée romand antérieurement.

Une nacelle pour 15 à 20 voyageurs, à 400 m au-dessus de la ville

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Dix passagers prêts au décollage de la 676ème ascension (Ph. : CIG).

L’entrée de l’Exposition nationale coûte 50cts (25F actuels) et il est vendu 2,3 millions de billets, presque autant que la population suisse. Le ticket pour toute l’Exposition, complétée du "Village suisse", du "Panorama" et du "Parc de Plaisance", vaut 7,75F (95F actuels). Un dîner dans un restaurant revient à 2,50F (31F actuels). Il n’y avait bien sûr pas autant de divertissements qu’aujourd’hui et cette exposition figure au "top" des manifestations helvétiques. L’ascension en ballon est facturée à 10F (120F actuels) le prix d’un petit baptême de l’air moderne.

Durant toute l’Exposition nationale suisse de Genève, le ballon-captif fonctionne sans interruption, emportant à chaque fois un aérostier qui encadre sa "douzaine" de passagers, soit quelque 300 à 400 personnes chaque jour. Les ascensions du matin sont privilégiées, l’air moins chaud est plus porteur. Entre la durée du déroulement du câble à la montée à 400m, quelque 10 minutes en l’air puis la descente, le baptême de l’air doit durer quelque 30 minutes. L’aérostier est le capitaine Léon Lair, 49 ans, un homme expérimenté, avec plus de 300 ascensions en ballon libre à son actif. Egalement photographe aérien, il officia sur les ballons captif de New-York (1893), Lyon et Odessa en 1895. Au sol, une demi-douzaine d’aides ou techniciens gèrent le treuil, l’arrimage du ballon entre deux ascensions. Quant au plein régulier d’hydrogène, l’entretien de la toile du ballon, c’est la charge du directeur technique : Alexandre Liwentaal.

Deux légers accidents seront mentionnés en six mois, l’un en mai, lorsque le câble se coince dans la machinerie, l’autre en septembre lors de la 1.885ème ascension, lorsque le vent amène la nacelle à heurter un clocher et que lors de sa descente en urgence, elle touche encore le toit en verre du bâtiment des sciences proche, qui se brise, ne provoquant que de simples dégâts matériels. Seule complainte, parfois récurrente : des passagers jettent des papiers depuis le ballon, lesquels risquent de s’enflammer en passant au-dessus des expériences réalisées au sein du même pavillon des sciences (automne). En grande majorité, les heureux passagers jouissent d’un panorama sans égal sur la ville de Genève, le lac Léman, le jet d’eau de la rade, la chaîne des Alpes et du Jura, avec parfois le Mont-Blanc en supplément. A leur retour sur terre, il leur est remis une photographie et un diplôme rappelant ce voyage dans l’air de la République genevoise.

Exclusivité du ciel genevois pour le ballon-captif et quelques amis

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Diplôme remis à chaque passager ayant effectué un vol en ballon (Ph. : CIG).

Notons que M. Baud tolérera le départ de quatre vols de ballons libres à hydrogène cet été, dont celui très documenté du vendredi 31 juillet, effectué depuis les environs de Plainpalais, à bord duquel il sera d’ailleurs le capitaine, embarquant 2 passagers, l’américain ( ?) E.-T. Webb et l’ex-politicien genevois Arthur de Claparède (1852-1911). Parti à 15h, ce ballon de 600 m3, se pose en fin de journée, après 2h30 de vol, sur le torrent des Usses, vers Cercier en Savoie (F), dix minutes avant qu’un orage n’éclate. L’altitude maximale du vol fut de 2.300 m et les aéronautes passent la nuit à Cruseilles (F). Le dimanche soir 28 juin, vers 19h, le grand Spelterini décolla aussi avec son ballon "Urania" de l’enceinte du ballon captif. Il grimpa très haut, emportant 3 voyageurs et une large banderole marquée "Chocolat Suchard", poussé par la bise du côté du Vuache. Le jeudi 2 juillet ce même ballon décolla à 17h25 et partit vers Thonon, monta à 2.000m et atterrit à 18h30 à Perrignier (F). Ses voyageurs furent de retour à Genève à 22h30. Le vendredi 17 juillet, une ultime ascension citée emporta à 17h Spelterini, Johns, Rozet (entrepreneur) et Strittmacher (cafetier) jusqu’à Jussy, après 2h15 de vol par un temps très calme.

La routine quotidienne du maintien de l’exploitation de ce ballon captif n’empêche pas Liwentaal de réfléchir à la manière dont on pourrait économiser cet hydrogène qui doit être complété jour après jour, et qui mange les bénéfices de la gestion du stand. Dans le tramway hippomobile qui le ramène chez lui à Vernier, Liwentaal pense probablement avoir malgré tout choisi une meilleure orientation, après ses deux vols en planeur à Dittisham (GB), il y a 2 ans à peine (Voir : Récit). La vie continue et la technologie progresse. Une centrale électrique a bien été inaugurée en mai, sur le Rhône à Vernier, en vue de l’Exposition Nationale, qui alimente tous les bâtiments et leurs expériences. Les rues de la ville sont maintenant éclairées à l’électricité, en remplacement du gaz, tel ce pont de la Coulouvrenière refait à neuf, en pierre, axe principal de l’exposition pour les visiteurs.

Un multiple succès malgré une météo peu fameuse cette année là

On comptera finalement 2.279 ascensions du ballon-captif. Si l’on imagine au minimum une douzaine de passagers à chaque voyage, en ne laissant filer le ballon que lorsque la nacelle est suffisamment remplie, on peut imaginer que plus de 30.000 passagers ont reçu leur baptême de l’air au-dessus de Genève, malgré une météo estivale qui n’était pas des meilleures. Le ballon est d’ailleurs rendu inutilisable par une tempête, une nuit de fin d’octobre, juste après l’Exposition !

Autres bénéfices : Parmi les passagers du ballon et autour du stand, Liwentaal entre en contact avec des amateurs ou des passionnés de ballon, dont certains aérostiers francophones expérimentés. Une idée germe bientôt dans les esprits, ayant pour but de rassembler tous ces intérêts en créant une association civile en faveur de la pratique du ballon. Car à cette date, la Suisse ne possède encore aucune association de ce genre, ni d’Aéro-Club. Le corps d’aérostiers militaires ne sera créé qu’en juillet 1900. "L’Ecole Suisse d’Aérostation" est ainsi la première association aéronautique qui se crée en Suisse, à l’initiative de Liwentaal.

Fort de l’expérience genevoise, Liwentaal et Baud installent à nouveau leur ballon-captif, mais cette fois-ci à Bruxelles, pour l’Exposition Universelle de 1897. Celle-ci verra défiler 7,8 millions de visiteurs, 3 fois plus qu’à Genève. Le ballon-captif aura, là encore, connu plus de succès !

 

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Coll. Gilbert Candolfi

Quelques villes ayant utilisé un ballon-captif public au 19e siècle :

Paris (1867-68) Londres (1869) Paris (1878-79) Nice (1884) Turin (1884)
Barcelone (1888) Buenos Aires (1888) Paris/Trocadéro (1889)Nice (1890) Rome (1890)
Copenhague (1891) Chicago (1891) Mexico (1893) Toulon (1893) Lyon (1894)
Paris/Ch.de Mars (1895)Genève (1896) Budapest (1896) Bruxelles (1897) Leipzig (1897)
Turin (1898) Le Caire (1899) Genève (1899) Paris (1900) Non exhaustif.

En 1900 on compte même 6 ballons-captifs en activité dans la capitale française. Ces machines sont très fiables et il semble qu’un unique accident ait été à déplorer à Turin, le 27 avril 1884.

Par : Jean-Claude Cailliez
Le :  jeudi 6 avril 2006
  • Pour plus d’information, voir : le livre "Alexandre Liwentaal, un genevois pionnier européen de l’aéronautique", par J.C.Cailliez. Ed. Secavia, Genève, 2003, 224p, 80 photos, à la "Librairie ".
  • Le ballon captif de l’Exposition nationale suisse (1896), (diaporama, n&b, sonore, 2’21’, 69Mo), nécessite le plugin QuickTime 7.1.3 minimum.

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