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Viry (F) : le terrain privé des premiers grands meetings genevois et de la 1ère école de pilotage (1909-1948) [vidéo]

 

Faute d’un terrain genevois, le Comte de Viry (74, F) offre le sien aux pionniers de l’aviation. Lieu des premiers sauts de puces des frères Dufaux et consorts, trois grands meetings populaires s’y tiennent (1910-1911) qui déplacent presque tout Genève. La 1ère école de pilotage y voit le jour en automne 1910. En 1912, l’activité à cessé et 2 terrains genevois ont pris la relève : Collex-Bossy puis Saint-Georges. Mais deux grands meetings se tiennent encore à Viry en 1935 et en 1945. C’est à nouveau le silence depuis 60 ans.


En 1910, Viry est tout à la fois l’unique aérodrome genevois, mais en terre française, et une zone agricole que le châtelain du lieu partage avec les rares aviateurs.

Les premiers jours de Viry, froid, boue et courts envols en milieu agricole

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Lorsque les premiers importateurs d’avions et les constructeurs genevois, les frères Dufaux, ont voulu tester leurs appareils à la fin 1909, aucun champ du canton de Genève n’a pu être mis à leur disposition. Après avoir cherché du côté de Cessy (Pays de Gex) et de Valleiry (74), la solution se trouve en Haute-Savoie voisine, sur territoire français près de St-Julien-en-Genevois. Centre féodal d’une seigneurie carolingienne, Viry a conservé l’un de ses trois châteaux qui est bâti au 13ème siècle et restauré au 17ème. Il est habité par la famille des comtes de Viry dont le titulaire d’alors se nomme Pierre-Marie Elizé de Viry (1867-1941), lieutenant-colonel d’artillerie française ; accompagné de son épouse et de plusieurs enfants.

Le comte est un passionné de l’aviation naissante, prête gratuitement son terrain de 800.000m2 et fait réaliser à ses frais de premiers travaux de construction et de terrassement. Fait unique en Suisse et peut être dans le monde, le 1er aérodrome de l’histoire suisse, le 1er aérodrome helvétique se situe à l’étranger ! Aussitôt, le 25 novembre l’importateur Blériot Henri Speckner (voir : Récit) y fait transporter un appareil qu’il teste le jeudi 26. On marque le pré de fanions blancs identifiant des endroits dangereux (trous, ruisseau, souche etc.). Vers 17h, devant une foule, 3 essais de roulage sans envol sont effectués. Dû au terrain inégal l’appareil se couche sur le flanc sans casse. Le 27, jour de casse, c’est réparable ! Un hangar pour 2 appareils est alors en construction pour un client de Speckner : le garagiste Alphonse Carfagni et son associé Nigg du Garage moderne (voir : (Récit). On fait aussi recouvrir les fossés par quelques planches. Le dimanche matin Carfagni casse du bois et Speckner ne décolle toujours pas. Le sol marécageux n’est pas propice et un drainage est nécessaire, surtout après la fonte de la neige.

Le 14 décembre l’avion Dufaux-3 d’Henri et Armand Dufaux est sur le terrain (voir : Appareil). Le 16 le succès est au rendez-vous, l’appareil finit par s’élever à 6m de haut sur près de 100m de long dès le 1er jour et devant quelques spectateurs. Idem les 17, 25, mais casse le 26 ! Pour juger de l’exploit, notons que le record d’altitude d’alors est de moins de 190m au niveau de la mer et que le sol de Viry est situé à 300m de haut. Ce vol est déjà une sorte de record... non homologué.. mais prometteur. Face à cette réussite, le comte de Viry décide de créer un aérodrome modèle. Des travaux seront entrepris. Outre Carfagni, les Dufaux et Speckner possèdent chacun leur hangar. Le 29, se tient la réunion de fondation de la Société anonyme de l’Aérodrome de Viry (SAAV), au capital de 10.000F (100.000F actuels), prenant effet le 8 janvier 1910, constituée de F.Degerine (journaliste), des garagistes-importateurs A.Carfagni, Ch.Nigg, H.Speckner (voir : Récit), les frères Dufaux qui apportent 2.500F (voir : Biogr.) et le comte de Viry. Des actionnaires se constituent ainsi qu’un conseil d’administration.

L’année 1910, une riche activité sur ce lieu prisé du "gratin" aéronautique

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Le hangar Dufaux à Viry (1910) avec le Dufaux-4 à moteur ENV et Paul Tournier.

Les mois d’hiver ne permettent pas l’usage du terrain qui ne revit qu’en avril. Divers pilotes vont faire leurs premiers pas et leurs premières casses. Les avions son monoplaces, il n’y a pas de moniteur pour aider le novice en vol, tel Paul Tournier (voir : Récit). Speckner ira de surprise en blessures ou presque ; Charles Nigg également jusqu’à la fin 1910 (voir : Récit), Carfagni s’en tirera beaucoup mieux mais modestement. En juin il réussit un circuit de 20km. Les Dufaux survolent tous ces aviateurs au sens strict et au sens figuré. Le mardi 12 juillet ils réalisent un vol record de 31’30’’ en 18 tours de piste. On ne fait pas mieux ailleurs en Suisse. Dès juin le Club Suisse d’aviation (CSA), aidé de partenaires, décide d’organiser des meetings pour sensibiliser le public à ce nouveau mode de locomotion qui passionne le monde et l’on ouvre un terrain à Collex-Bossy (voir : Récit). Mais ce sont les pilotes privés de Viry qui ont les capacités et l’entregent nécessaire pour créer l’événement. Un 4ème hangar est construit.

Du dimanche 14 au 21 août se tient la Grande semaine d’aviation de Viry, un événement gigantesque qui ne sera dépassé que par le meeting de Cointrin en 1947 (voir : Récit). Quelques 15 pilotes volent alors que 5 sont sur la touche, faute d’appareil. S’ajoutent les vols de planeurs et de montgolfière. Quelque 31.000F de Prix sont distribués (310.000F actuels) et la majorité de Genève est venu sur les 8 jours. La recette finale est de 30.000F d’alors (voir : Récit). En octobre débute à Viry l’école de pilotage des Dufaux sous la tutelle du Genevois Emile Taddéoli, à bord de Dufaux-5 biplace (voir : Appareil). La formation coûte 2000F. L’activité aérienne donne un fort impact économique dans le village et conforte le développement du terrain et de la SAAV. En novembre elle s’étoffe avec l’entrée du maire de Viry, Francis Gondrand, de MM François Bouchet et Mario Faccio (propriétaires à Viry) et de Chaffard. Carfagni devient le président. En mars 1911, le fond social grimpe à 40.000F réparti en 400 actions toutes souscrites. Entrent au comité MM François Saultier et François Evreux (négociant à Viry) ainsi qu’Emile Dubouchet, adjoint au maire et propriétaire-cafetier à Viry.

A Pâques 1911 (16-18 avril), la météo n’est pas du côté des organisateurs et la foule veut presque lyncher les pilotes incapables de décoller. Heureusement qu’Armand Dufaux réussit un vol dans la bise à ses risques et périls et sauve la manifestation (voir : Récit). Le 2ème meeting (13-15 août) est le 3ème de l’année avec celui de Plan-les-Ouates (GE) 2 semaines auparavant (voir : Récit). D’autres meetings se pratiquent dans toute la Suisse aux beaux jours accaparant les pilotes. Ils ne sont que 3 aviateurs à faire le spectacle à Viry dont Emile Taddéoli (voir : Biogr). Ce n’est plus du tout le succès de l’été 1910. Fin mai les Dufaux vendent leurs brevets au pilote vaudois Ernest Failloubaz et cessent la construction d’avions et l’usage de Viry. L’activité est transférée à Avenches (CH). Quelques rares pilotes comme Carfagni utilisent encore le terrain de Viry jusqu’à l’hiver puis l’activité cessera pendant 24 ans. En 1912 les actionnaires de la SAAV décident sa dissolution. Après 3 années où l’aérodrome a joué un rôle déterminant dans l’essor de l’aviation suisse et genevoise il s’en est retourné à un rôle de champs et de pâturages.

En 1935 et 1945 : quelques rares beaux et grands événements aériens

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Le château de Viry vers 1910.

Après l’automne 1911 il n’y a pas eu semble t-il d’autre manifestation à Viry bien que des militaires en manœuvre se posent sur le terrain en 1919, 1933 et mars 1935. Jusqu’au fameux grand meeting, du 19 mai 1935, entre 14h et 17h30, où 20.000 spectateurs voient voler une quinzaine d’appareils. Plusieurs pilotes genevois dont Marcel Weber (voir : Biogr.), Max Zenobel, Charles Boissonnas et Edouard Noverraz réalisent des vols de démonstration sur de Havilland Moth. François Durafour (voir : Biogr.) pilote son Caudron Phalène, d’où s’éjecte une parachutiste à la fois (Edith Clarck ou Andrée Bourdelin), ainsi que son vieux Caudron G-3 (CH-146) à moteur rotatif semblable à celui avec lequel il s’est posé en 1921 sur le Dôme du Goûter ( voir : Récit). La célèbre aviatrice allemande, championne d’acrobatie féminine Liesel Bach (1905-1992) sur Bücker Jungmeister (D-EJJI) et le Français Michel Détroyat (1905-1956) sur Morane MS-234 (F-AIPT), réalisent des prouesses de voltige aérienne lors de leurs envolées. Le Lausannois Victor Glardon fait décoller à 2 reprises l’unique autogire suisse, l’Avro-671 C30A (HB-MAB). Seul incident, le Sgt-chef Boymond, 32 ans, natif de Thairy, a "emprunté" à Istres un avion militaire Morand sans prévenir ses supérieurs. Il se pose à Thairy sur une terre trop grasse, brise son train, capote, puis se retrouve entre 2 gendarmes, légèrement blessé à l’épaule et au visage.

Par ailleurs, l’armée de l’air française utilisera encore le champ Viry lors de manoeuvres (automne 35). On y verra aussi Albert Perrin (voir : Récit) utiliser un Pou du ciel dans la région et employer l’un des hangars de Viry un certain temps. En 1938 on y compte d’ailleurs 5 "Pou", dont celui d’Henri Pollet, d’Annecy. Ces appareils passeront la guerre dans les hangars, sans jamais voler.

La 2ème Guerre mondiale interdit tout événement jusqu’à la Libération, les Allemands ayant fait labourer le champ. Puis vient le renouveau. Marc Dugerdil dixit (in : Le vol silencieux, 1980, p.51) : "Cette année 1945 les Français désirent rattraper les 6 années perdues et mettent les bouchées doubles pour mettre sur pied un groupe de vol à voile. Le Dr Paul Bonier, président, médecin à Saint-Julien-en-Genevois organise conférences et réunions pour attirer les jeunes, avec des projets mirobolants sur le terrain de Viry. Souvent actif à Paris, le docteur arrive à décrocher : un treuil, un biplace C800, sauf erreur 2 planeurs, des parachutes, même un hangar et chose extraordinaire, un moniteur rétribué par l’Etat (le Genevois de Vésenaz Nestor Terrier, 1906-1962). Dans l’euphorie de l’après guerre le gouvernement est très large et il faut surtout taper à la bonne porte, pour ça, la politique aidant, le Dr Bonier s’y entend magnifiquement." Malheureusement ce ne fut pas éternel, des histoires politiques, des difficultés avec les propriétaires du château, de sombres affaires de coupons d’essence gâtent ces débuts prometteurs.

"Pour nous, Genevois, ce terrain nous intéresse vraiment, vu sa proximité du Vuache, du pied du Salève et du Mont-de-Sion (courants ascendants). Nous faisons notre possible pour aider le docteur : conférences dans un cinéma et surtout meeting de démonstration avec les planeurs Spyr, S-18 et Zögling "35" (voir : Appareil) le 9 septembre. Quelle histoire pour transporter tout le matériel au-delà de la frontière, y compris le treuil. A cette occasion, pour faire plaisir à M. Bonier, je fais un vol en double avec le Zögling, lui sur le siège et moi derrière. Montée à 100m, virage à 180 degrés, puis retour devant le public. Le docteur n’en mène pas large, je m’aperçois rapidement qu’il n’a guère de notions de pilotage et en plus, nerveux à se crisper sur le manche. Je ne sais comment le "35" finit par virer, et poussant sur le manche depuis derrière, j’évite la perte de vitesse. Le bon plancher des vaches est le bienvenu ; le docteur, assez pâle et moi heureux de m’en titrer à si bon compte. Ce fut mon dernier vol en double en Zögling."

 
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L’Avro-671 C30A, HB-MAB (d’ALPAR) piloté par Victor Glardon vu au meeting de Viry du 19 mai 1935.

Le dimanche 16 septembre 1945, il s’agit de la 1ère rencontre internationale de planeurs de l’après-guerre en France. Marcel Devaud (voir : Récit), président central de l’Aéro Club de Suisse arrive à Viry en avion accueilli par le Dr Bonier. Sont également présent, Mr Baldino directeur du service des sports aériens à Paris et son pilote Desrange, qui fera une démonstration du Nord-1000 (ex Me Bf.108). Les Genevois Marc Dugerdil et Henri Golaz (voir : Récit) évoluent sur un Spalinger S15 (HB396) et S18. Les Français René Branciard, Michel Guyard et Mme Marcelle Choisnet présentent le planeur Caudron C-800 "Epervier", venant de Challes. Branciard sera le 1er à survoler le Mont-Blanc en planeur (14.04.1954) alors que Marcelle Choisnet totalisera 30 records de France et 11 records du monde par la suite. Quant au Lausannois Alphonse Kammacher (1900-1983), sur appareil Comte, il donne les baptêmes de l’air. Le retour du S18 (HB458) vers Genève, tracté en vol par le Comte de Kammacher se termine mal. Les volets de freinage s’ouvrent en vol sans que le pilote André Turlin ne le constate. L’atterrissage à Cointrin est brutalement raccourci. "Le S18 passe au-dessus du Restaurant de l’aviation et voyant le terrain juste devant lui, Turlin largue le câble. Le planeur par miracle passe la cheminée, traverse la route de Meyrin, coupe les fils téléphoniques, puis descend toujours comme un caillou, se pose en catastrophe quelques mètres plus loin, au milieu du terrain de football." Ce terrain existait à l’époque en face du café-restaurant (emplacement de Aéroleasing). Résultat : le cockpit brisé, mais le S18 indemne !

La famille de Viry continua à entretenir le terrain pour un éventuel usage aéronautique, et le dernier hangars en bois de 1910 et 1945 n’aurait été démonté que vers 1970. Le report par l’Etat des crédits aériens de Viry vers Annecy, en 1948, clôtura cette belle histoire aérienne.

Par : Jean-Claude Cailliez
Le :  jeudi 1er juin 2006
  • Pour connaitre toute l’histoire aérienne de Viry, lire "Viry-Aviation, chronique des pionniers genevois (1909-1948)". Format A4, 172p, 115 photos, Edition La Salévienne, 06.2010, ISBN 2-905922-27-4, disponible à la Librairie
  • [08.2010] Images du centenaire, les 3-4 juillet 2010 à Viry (sonore, 03’37’’, 12Mo). Photos : Nils Buss. Format Flash.

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