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Quatre jours accidenté au sommet du Jura : l’odyssée en planeur de Michel Martin (1937) [vidéo]

 

Pour passer son brevet "C" de pilote de planeur, le Genevois Michel Martin fait un dernier vol. L’avion du club le lâche au-dessus de la Faucille. Les vents sont porteurs, le planeur réussit plusieurs longueurs au-dessus du Jura français. En rentrant sur Cointrin, malmené par une bourrasque, le planeur s’écrase contre un sapin à 1.400m d’altitude en cette fin d’octobre. Blessé, le pilote débute une douloureuse et longue attente qui durera 4 jours ! Qu’on se rassure, Michel Martin fera du planeur jusqu’à 64 ans, mais avec une jambe de bois.


Sur les pentes des sommets du Jura un planeur Grunau Baby II (1930’s) en attente de s’en retourner planer sur les reliefs puis de rejoindre son aérodrome dans la plaine.

Superbe vol plané en vue de passer son brevet de pilote.

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Michel Martin (1913-1999).

Mercredi matin 27 octobre, Michel Martin, 24,5 ans, a réservé le planeur Grunau Baby du Club de vol à voile genevois, l’un des 4 à disposition avec les 2 Zöglings et le Spyr-III. Il doit refaire un dernier long vol à altitude fixe d’au moins 5 minutes au-dessus du Jura français voisin pour passer son brevet "C". La veille, le baromètre embarqué n’a pas bien fonctionné et il est donc obligé de recommencer. La météo est superbe et il y a un vent de foehn. A 10h30, partant de l’aérodrome de Cointrin, Ernest J. Sudan (1912-1989), dit "Nesti" pilote le biplan de Havilland Moth de 105 cv de l’Aéro-club et remorque le planeur no.166 vers le col de la Faucille, à 2.000m d’altitude. Secrétaire de l’Aéro-club, Sudan sera notamment un trop bref directeur de Cointrin (1972-76) (voir : Biogr.). Entre l’avion et le planeur, un câble métallique tressé de 3-4mm. L’hélice de l’avion génère quelques remous que Martin doit savoir gérer.

Quant au Grunau Baby, il date de 1934, construit en bois léger recouvert de toile, c’est un monoplace à aile haute et son pilote à la tête à l’extérieur, coiffé d’un bonnet de cuir et de lunettes de vol. Il porte sur le flanc et sous les ailes une publicité pour le magasin "Au grand passage". Avec ce planeur (finesse 18), en juillet, les 1e vols remorqués du club ont remplacé cette année là les envols au treuil rivé au sol de Cointrin. Le pilote peut ainsi mieux choisir le lieu et l’altitude de départ de son vol, aidé et guidé par l’avion remorqueur. Aucun moniteur à bord ne peut aider le pilote à qui il faut une certaine formation et du courage pour se livrer ainsi aux éléments sans moteur, ni radio, ni aucune assistance. Mais, voilà, c’est le "must" du vol à voile d’avant guerre !

Au-dessus du col de la Faucille, Michel Martin se décroche du câble à 10h45 et débute quelques virages pour trouver des vents ascensionnels intéressants, ou thermiques. Plus il sera haut et plus durera son excursion. Il longe ensuite la crête du Jura en direction sud-ouest, passe tous les sommets, Colomby, Crêt de la neige, Reculet jusqu’au Crêt d’eau, passe la région du Fort l’Ecluse et va tourner au-dessus de Bellegarde. Il s’en revient vers le Reculet, remonte jusqu’au Pailly proche de la Faucille puis repart à nouveau vers le Credo. C’est un superbe vol ! De Cointrin, à midi, avec des jumelles, on peut le voir évoluer sur le Jura lorsqu’il est dans les parages de la Faucille ou du Reculet. Michel Martin a déjà plané sur quelque 100km quand il se décide à rentrer à Cointrin pour le repas de midi avec les copains. Virant bas autour du grand Crédo (alt. 1.549m), le pilote est subitement et fortement secoué par une bourrasque abattante et c’est le drame. Michel Martin évite un 1er arbre, perd de la vitesse en faisant une ressource, touche de l’aile un autre sapin qu’il ne peut éviter. Toujours sanglé, il chute vers le sol de 20-30m sur des branches qui heureusement amortissent la chute et lui sauve la vie. Le planeur s’est d’abord stabilisé sur l’arbre, l’aile gauche raccourcie de moitié, le cockpit éventré. Plus tard il glissera vers le sol, le nez en avant, finalement caché par les branchages. Dans le 1e impact, c’est la jambe gauche de Martin, à l’avant du cockpit, qui reçoit le choc : double fracture ouverte. Sa tête a cogné le rebord du cockpit : nez cassé ! S’extrayant difficilement du planeur dans l’arbre, il chute au sol de 3-4m et s’évanouit.

La solidarité aérienne et montagnarde des deux nations à la recherche du pilote

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A 30 km du lieu où on le cherche, ce vol faillit se terminer très mal (toutes photos : Famille Martin).

A Cointrin cela fait un moment que l’on ne voit plus le Grunau Baby dans le ciel. On ignore s’il vole toujours où s’il a dû se poser quelque part. Dans l’après midi, sans nouvelles, on doit aviser les gendarmeries française et suisse. Les communes sont interrogées. Personne n’a rien vu, aucun témoignage ! A Cointrin, Marcel Devaud, président de l’aéroclub (voir :Biogr.), et le capitaine Weber, patron de Cointrin (voir :Biogr.), rassemblent les informations disponibles et font le lien avec les autorités binationales. La nuit venue, il n’y a toujours aucune trace de Michel Martin ! Jeudi matin, les recherches reprennent. A 14h30 des avions partent de Lyon-Bron, d’Ambérieu et survolent le Jura qui occupe la moitié est du département de l’Ain. Trois avions de Cointrin, dont celui de son copain de vol à voile Henri Golaz (voir : Biogr.) patrouillent ainsi toute la journée sur les crêtes proches, explorant encore le Jura suisse jusqu’à la Dôle. Une dizaine de pilotes se relaient. Des colonnes de montagnards partent des vallées françaises ou suisses, chacune explorant le massif de sa commune. Le jeudi matin, les membres du vol à voile s’ajoutent aux recherches pédestres. Ils se retrouvent à la Faucille à 11h mais sans aucune trace du planeur !

Le vendredi, dès 6h du matin des recherches reprennent activement au Jura et surtout dans la région de la Faucille. Une colonne de secours de 70 sauveteurs de Genève et de Gex quitte Gex sous les ordres de l’adjudant de gendarmerie Jolivet. De Mijoux et de Lelex, d’autres colonnes partent au matin pour explorer leurs environs. Des associations de skieurs, des automobilistes, cyclistes s’ajoutent aux recherches. Des avions explorent toujours les sommets, dont celui de Golaz. Pendant 2 jours tous ces moyens ratissent la montagne sur les 2 versants et ailleurs. Pas un seul indice n’est décelé ! Le massif est grand et les rabattants peuvent avoir précipité le planeur dans la vallée de la Valserine. Les configurations des terrains, les ravins escarpés, les forêts touffues rendent les recherches très difficiles. Un planeur piqué dans une forêt reste aussi difficile à repérer. Après ces 2 journées sans résultat, le moral est en baisse et les espoirs s’amenuisent. Le pilote est-il encore vivant ? Faut-il encore le chercher ?!

Michel Martin survit pourtant, sérieusement blessé, passant les nuits froides, seul, incapable de se déplacer bien loin et surtout sans eau. Il s’est fait un garrot à la jambe et mange des feuilles, des escargots, des limaces, ce qu’il trouve. Il a entendu et reconnu le bruit de l’avion de Golaz qui a un moment survolé la zone sans le voir :"Henri me cherche, il va me trouver !". L’espoir tient à cette forte amitié datant de l’Ecole de mécanique. Il tente de faire des signaux... Encore une nuit à survivre coûte que coûte malgré la fièvre et un état comateux.... Dans le noir il distingue des lumières dans la vallée et tente de s’en rapprocher, se traînant malhabilement sur le dos. Au mieux, il faut atteindre une zone plus dégagée où l’on retrouvera son corps... Il s’évanouit. Samedi matin à la 1ère heure, une colonne de 30 sauveteurs explore la région du haut Reculet, jusqu’à Fort l’Ecluse. Marcel Devaud fait un enième vol avec Charles Bratschi (voir :Biogr.) survolant les crêtes jusqu’à Bellegarde, sans rien découvrir de ce côté là. Tout le monde fait triste mine et pour les parents Martin, c’est horrible ! Si le pilote avait pu faire de la fumée, on le retrouverait plus facilement, plus vite....

Un miracle s’opère là où on ne l’attend pas.

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Immortalisé dans le journal Spirou.

Vers 8h le dimanche, 3 chasseurs partis de Collonge-Fort-l’Ecluse qui ignorent le drame font une pause casse-croûte du côté du grand Crêt-d’eau, à la Charbonnière, vers 1.000m d’altitude. Le chien d’Hubert Breche, cafetier à Ecorans, renifle quelque chose qui incite son maître à s’approcher doucement d’un potentiel gibier. Michel Martin sorti de sa torpeur par les chiens, entendant les hommes monter, se met à crier sans grande force "A boire, à boire". Les chasseurs découvrent alors le jeune homme pâle, hagard, le visage ensanglanté assis sur un tronc d’arbre. C’est la fin de son calvaire mais il doit encore tenir bon. Heureusement, il a du cran ! "Je souffre beaucoup. A boire. Ça fait 3 jours que j’essaie de me traîner pour trouver du secours, j’en peu plus !" On lui met des attelles en sapin à la jambe et on étanche sa soif. Breche repart vers la vallée laissant ses amis garder Martin. A 300m de là gît le planeur. Le pilote n’a pas été loin en 4 jours ! Breche prévient la gendarmerie de Collonges (chef de brigade Sevinge) qui téléphone à Cointrin. Un avion part alors pour survoler la région, tractant une grande banderole blanche, signal convenu pour arrêter toutes les recherches. Les colonnes redescendent du Jura.

A Collonges arrivent bientôt de nombreuses voitures avec Mme Martin, mère du pilote et épouse du Dr René Martin qui les rejoindra plus tard. Une colonne de secours avec brancard et du matériel de 1ers soins s’ébranle aux ordres du capitaine de gendarmerie Verneray, accompagnée de Mme Martin. Un trajet en voiture et un sentier de 1h30’ de marche les amènent près du pilote. Retrouvailles ! Retour à Collonges où l’ambulance genevoise est arrivée. Il était temps de soigner le blessé car les fractures ont eu le temps de s’infecter et la déshydratation le guette. Les premiers mots de Martin à Golaz sont étonnants : "Quel beau vol !" Hospitalisé à la clinique Martin, opéré le samedi soir par son père et son oncle le Dr Martin du Pan, la réduction des fractures a pu être réalisée et le moral est au beau fixe. Hélas la pénicilline n’existe pas encore et les médecins seront impuissants à enrayer une infection. Son père devra lui couper la jambe au-dessus du genou !

Le planeur a énormément souffert, l’aile gauche est à refaire mais la carlingue est finalement réparable. Le barographe est intact. Les membres du club de vol à voile vont monter plusieurs expéditions pour descendre les restes du Grunau qu’ils reconstruiront. Ils font un mémorable "gueuleton" à Saint-Jean-de-Gonville qui permet aux membres de reprendre sourire et moral, de boire à la santé de Michel Martin et de retrouver le goût du planeur. En 1939, la famille Martin offrira un nouveau planeur en remplacement du Grunau Baby : un Hutter-17 (no.222).

Mordu du vol à voile, ce n’est pas cela qui va l’arrêter !

Après de longs mois d’hôpital, un an plus tard, muni d’une jambe artificielle et un nez retapé, Michel Martin reprend le "manche à balai". Véritable sportif et pilote enthousiaste, il va voler régulièrement jusqu’en 1977 où, suite à des problèmes de vue, le médecin ne l’autorise plus à renouveler sa licence. Entre temps il aura convaincu un futur célèbre pilote de continuer à faire du planeur : son oncle Marc Dugerdil ! Garçon humble et réservé, Martin ne tire aucune gloire ou vanité de son aventure et on le retrouve moniteur de planeur en 1942 et présent aux camps de vol à voile de Chaux-Ronde-sur-Bretaye, de Crans-Montana, des Rochers de Nayes, de Leysin, où il réussit avec le Spyr un vol de 4h30’ (1944). C’est la guerre et à Cointrin les planeurs volent parfois le week-end, tirés au treuil (pas d’essence pour les avions, juste pour le treuil !). Michel Martin utilise une moto pour rapporter le câble au prochain planeur. Durant ce trajet, il pose négligemment sa jambe de bois sur le guidon ! En 1952 il réalise un record de distance, sur S-18-III, de 120 km, à Beynes (S.& O.) près de Paris. En 1953, c’est un vol de 142 km où il dépasse la célèbre barrière des 100km de distance en ligne droite. Michel Martin achète un Piper de 65cv pour remorquer les planeurs, mais, sous-motorisé pour cette fonction exécutée à "plein gaz", il aura bien vite des ennuis de moteur. Pour de nombreux automobilistes, M.Martin est surtout connu par son garage situé près de l’Hôpital cantonal de Genève qu’il gère jusque dans les années 1960s, rare membre de la famille à n’avoir pas voulu faire médecine.

Dans le très connu journal Spirou, de jeunes lecteurs ont pu découvrir l’odyssée de Michel Martin en une bande dessinée parue dans les célèbres "Belles histoires de l’oncle Paul" (1951-1982). C’est une sorte de 1ère immortalisation puisque notre accidenté du Jura s’éteindra finalement plutôt âgé, à 86 ans en 1999. D’un autre côté, la tragique aventure de Michel Martin, a probablement attiré pour la 1ère fois l’attention des Romands sur le vol de voile né localement peu de temps auparavant (voir : Récit).

Grunau Baby IIb Envergure : 13,5m Longueur : 6m Cockpit du IIa agrandi
Année : 1934 Poids à vide : 125kg Poids en vol : 215kg Empennage redessiné
Finesse : 1/18 Aile : Gottingen 535 charge : 14,8kg/m2 Surface portante : 14,5m2
Usine à : Grunau (D) Taux de chute 0,8m/s <-à 50km/h Vitesse maxi : 120km/h

 

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Gendames français et vélivoles, dont Marc Dugerdil et son épouse, à la recherche de Michel Martin dans les pentes du Jura gessien, du côté de Sergy.

 

Par : Jean-Claude Cailliez
Le :  jeudi 1er juin 2006
  • Pour plus d’information, voir : La Feuille Volante no.97, Aéro-club de Genève, 15.08.2006, pp:9-14, ills. Voir aussi : le vol silencieux, de Marc Dugerdil. Ed. Groupe de vol à voile de l’Aéro-club de Genève, 132p., ills, à la "Librairie ".
  • Accident de M.Martin (1937) (Diaporama, sonore, 1’51’’, ≈44 Mo), nécessite le plugin QuickTime 7.1.3.

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