Le site des pionniers de l’aéronautique à Genève 
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Premiers vols de ligne depuis Cointrin embarquant des passagers pionniers (1922-1924) [2 vidéos]

 

Bien qu’ouvert fin 1920, ce n’est qu’en 1922 que Cointrin figure comme escale régulière d’une ligne aérienne commerciale transportant des passagers. En 1922, trois compagnies desservent Genève mais une seule en 1923. Dès 1924 la croissance reprendra pour des années. Quant aux passagers, on compte facilement ces pionniers sur une seule main chaque jour ! A 4 ou à 5 dans un Junkers F-13 ou à 12 dans un Farman Goliath, ils ne sont pas encore dorlotés par des hôtesses de l’air.


Une "limousine" Junkers F-13 (CH-92) de la Compagnie suisse Ad Astra Aero, peut embarquer 5 passagers depuis Cointrin. C’est la "classe affaire" des années 20.

De l’herbe, des moutons, 3 employés et de rares avions pour 4 ou 5 passagers

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Le Farman Goliath de la CGEA (1922).

Lorsque l’on ouvre officiellement l’aérodrome civil de Genève-Cointrin à la fin septembre 1920 la saison durant laquelle les avions volent encore se termine dans un mois (voir : Récit). A la reprise de l’activité, en mai 1921, Cointrin n’est encore inclue dans aucun réseau de compagnie aérienne et seuls quelques appareils occasionnels vont y débarquer ou embarquer de rares passagers. L’aérodrome n’est officiellement inauguré qu’en mai 1922 à l’occasion d’un meeting aérien (voir : Récit).

Dans l’année 1921 on note le passage du 1er avion métallique allemand, le 15 mai, un Sablatnig P.III (CH-54), loué par la nouvelle société Ad-Astra-Aéro+Avion-Tourisme-S.A, née en mai 1920 de la fusion des 2 compagnies pionnières zurichoises et genevoises. La société possède des infrastructures à Zurich, Lugano et Genève incluant des hydravions au quai des Eaux-Vives. Le 17, Niemeier, pilote d’usine, pose à Cointrin le Dornier Komet (CH-50), transportant les dirigeants d’AAA+ATSA. Ce nouveau type d’avion, révolutionnaire et robuste pour l’époque, va modifier les conditions de transport aérien, car il offre du confort aux passagers grâce à sa cabine fermée. Par contre Lausanne est en avance sur Genève offrant déjà son escale hebdomadaire aux passagers d’un Farman F60 Goliath (13 places) de la Cie des Grands Express Aériens (CGEA) venant de Paris dès la fin octobre, pour quelques mois.

A la fin de l’année, Avion-Tourisme SA est toujours déficitaire bien que 4.027 passagers furent transportés en 2.254 vols, sur l’ensemble de son trafic. Pas mieux chez Ad Astra-Aero (AAA) qui transporta 7.384 passagers, en 4.699 vols, pour une durée de 1.254h sur tout son réseau. L’exercice financier laisse une perte de 426.365F soit 70% du capital. A l’assemblée générale du 16 mars 1922, les actionnaires augmenteront ce capital à 630.000F. Le transport commercial aérien suisse reste encore un risque financier mais va heureusement décoller dès 1922.

Le 1er janvier 1922, le Farman de la CGEA se pose à Cointrin et l’on parle de prolonger le Paris-Lausanne vers Genève, laissant présager un "décollage" de Cointrin. En avril est voté un budget de 80.000F pour installer une station de téléphonie et télégraphie sans fil Marconi. Avec une portée de 700 km elle permettra de relier Cointrin aux capitales des pays limitrophes dès octobre (voir : Récit). En juin le capitaine Marcel Weber, ancien pilote d’Avion Tourisme SA, prend son poste de directeur de Cointrin (voir : Biogr.). Son adjoint et le lt Walter Borner (voir : Biogr.) aidé en août du mécanicien et gardien Louis Demaurex (voir : Biogr.) et c’est tout ! Lorsqu’un avion arrive de l’étranger, on téléphone au poste de douane de Mategnin qui envoie alors un garde frontière assurer le contrôle des bagages de 3 ou 4 passagers au maximum. Les appareils décollent sur la piste en herbe, parfois haute, effrayant les moutons de Vecchio chargés de la brouter qui partent alors en tout sens, une fois par jour, certains jours...

Départ du premier vol commercial régulier de Cointrin avec passagers et fret postal

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Le Junkers F-13 d’Ad Astra Aero (CH-94), le pilote Pillichody, le 1er juin 1922 inaugurant la ligne Genève—Zurich—Nuremberg.

Début mai 1922, le service de transport aérien de l’usine Junkers (D) ouvre via la Junkers Luftverkehr diverses lignes dont Berlin- Munich- Augsbourg- Fürth- Genève- Munich- Constance, utilisant des monomoteurs en "tôle ondulée" Junkers F-13 pour 5 passagers (voir : Appareil). AAA s’allie avec Hugo Junkers et la Poste, augmente son capital de 200.000F, obtient l’accord de l’Office Fédéral de l’Air (OFA) et met en ligne 2 Junkers F13 sur Genève-Zurich-Nuremberg. Les Allemands mettront 2 autres appareils. Les pilotes de la ligne sont les 2 Suisses Hans Schaer et Alfred Leuenberger, et 2 Allemands Frantz et Jütterbock. Henri Pillichody (1893-1980), directeur technique d’AAA et Fritz Tödheide (D) sont les pilotes de réserve. Le 1er juin, c’est l’inauguration de la ligne avec Pillichody aux commandes, accompagné de Leuenberger.

A 7h15 la grande "limousine" Junkers F-13 (CH-94) d’AAA quitte l’aérodrome de Cointrin pour Nuremberg via Zurich, inaugurant un service qui s’effectue quotidiennement (sauf le dimanche) et permet aux Genevois de gagner Berlin en 9h à peu près. Il n’y a pas à proprement parler d’inauguration officielle et ce 1er départ s’effectue sans discours ni fanfare. Un jeune homme de 17 ans, Jean-Louis Moriaud*, fils de l’avocat Alexandre Moriaud, économisa 100 francs-or pour être un des passagers de ce vol. Peu avant le départ, un facteur apporte 6 sacs de courrier destinés à Zurich et l’Allemagne. Ces 50kg sont transportés beaucoup plus rapidement que par les voies ordinaires, mais à un tarif un peu plus élevé. La "limousine" arrive à l’escale de Zurich-Dübendorf à 8h30 et repart 30’ plus tard vers Nuremberg-Furth où elle atterrit à midi. Le vol de retour quitte Nuremberg à 12h20, via Zurich (départ 14h45) pour atteindre Genève à 19h. On établit alors l’horaire de la nouvelle ligne qui survivra grâce aux subventions germano-suisses jusqu’au 30 septembre, lorsque la saison aéronautique annuelle se termine. L’aller-retour s’est donc accompli le même jour, sans accident et sans incident !

Pour les philatélistes de l’aéropostale, les courriers au départ de Genève doivent arriver avant 4h du matin à la poste centrale de Genève Mont-Blanc où ils sont oblitérés sur place car il n’existe pas encore de bureau de poste à Cointrin. Deux types de cachets sont utilisés portant la mention "Genève poste aérienne suisse" : Le 1er, dès le 8 mai.1919, comporte la date suivie de l’heure, allant le matin de 1 à 12 en chiffres arabes, et l’après midi en chiffres romains. Plus tard, une 2ème oblitération indique l’heure en chiffres arabes de 1 à 24. Les plis sont ensuite acheminés à Cointrin et chargés dans l’avion de 7h15. C’est la seule ligne aérienne transportant le courrier qui dessert Genève en 1922. L’escale de Constance est ajoutée dès le 1er septembre.

Trois lignes font maintenant escale à Cointrin : 3 passagers par jour en moyenne !

Dès la fin juillet 1922, le Goliath de la CGEA fait escale régulière à Cointrin sur la ligne Paris-Lausanne—Genève. Au retour, Lausanne peut ou non être une escale obligatoire. En août l’effectif du personnel de Cointrin passe à 7 personnes. En septembre, la Compagnie des Messageries Aériennes ouvre la ligne Lyon-Genève, avec lien 2 fois par semaine sur Paris ou Marseille (Air Union) mais arrête hélas l’exploitation en décembre. Les Breguet XIV, SPAD-27 et SPAD-33 de cette ligne n’emportent pas de courrier.

Paris-Laus.-Genève (1922). Lausanne. Aller-retour. Genève. Aller-retour.
Prix du billet d’avion : 325F 600F 375F 650F
Départ de Paris à 09h Départ 12h30 Arrivée 13h30
Départ de Genève 08h Départ 09h A Paris à 12h30

En ce mois, enrichi par 3 compagnies aériennes, les mouvements de passagers à "l’aéroplace" de Cointrin sont ainsi : 20 départs d’avion (27 passagers), 22 arrivées (21 pass.) et 40 vols locaux (36 pass.), donnant une moyenne de 2,7 passagers par jour ! A la fin du mois on ferme la ligne Genève-Zurich-Nuremberg pour l’hiver. Le bilan de 1922 à Cointrin montre que pour 127 décollages (186 passagers), 121 atterrissages (177 pass.) et 145 vols locaux, 534 passagers ont utilisé Cointrin, soit le volume d’un Jumbo-jet de la 1ère génération ! Quant à l’ensemble du trafic international suisse, il cumule 467 vols, 1.122 passagers et 90kg de poste.

Dès la fin de l’année, l’atterrissage potentiel à Cointrin des gros Farman et des Handley-Page anglais (12 passagers) pose des problèmes dus à l’étroitesse des hangars interdisant la mise à l’abri des appareils pour la nuit. Les Anglais choisissent alors Zurich et Bâle et une seule compagnie desservira alors Genève l’année suivante.

En 1923 l’offre est minimale, mais en 1924 l’essor reprend

Désormais le poste "transmetteur" de Cointrin - indicatif HB9CT - sert aussi aux émissions de Radio Genève. Un studio est même installé sur place si bien que le ronflement occasionnel des moteurs peut souligner les vocalises et arpèges des artistes ! (voir : Récit). Préférant Munich à Nüremberg, AAA ouvre la saison 1923 le 15 mai avec la ligne Genève-Zurich-Munich, transportant aussi une centaine de lettres en Allemagne. Le prix du billet aller-retour en Junkers F13 par passager diminue de moitié : 50 francs-or. Chacun peut maintenant emporter gratuitement 5 kg de bagages. Cette compagnie vole ici en exclusivité, sans aucune concurrence et ses affaires globales s’améliorent. En 1.065h de vol, elle parcourt 133.000km et transporte 871 passagers. La régularité du trafic est estimée à 90%. A la fin de l’année, le déficit s’est considérablement réduit, à 2.707 francs. La Suisse compte alors 38 avions de transport et réalise en 1923 quelque 659 vols avec 1.473 passagers débarqués en Suisse ou à l’étranger. En ajoutant les vols privés, on obtient 4.435 vols. Cointrin a vu passer près de 600 passagers !

Fin avril débute la saison de 1924. AAA reprend sa ligne Genève-Zurich-Munich avec les fidèles Junkers F-13. Elle est rapidement reliée au Zurich—Munich—Vienne exploitée par Trans-Europa-Union, consortium de Cies n’utilisant que des Junkers F13 en Suisse, Allemagne, Autriche, Hongrie. Exploitant un matériel identique ces Cies effectuent de meilleures rotations du parc et volent même lors des révisions techniques. Aussi n’est-il pas rare de voir atterrir et décoller de Genève-Cointrin ces appareils immatriculés dans divers pays. L’exploitation de cette ligne dure jusqu’au 15 octobre. En 1925, l’escale de Lausanne sera ajoutée sur le parcours.

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Le pilote du SPAD-33 est assis à l’arrière de l’aile, les passagers sont logés entre les ailes.

Le 1er juin la compagnie Aéro-Lausanne présidée par Henri Kramer (1892-1977) exploite une nouvelle liaison : Lausanne-Genève—Lyon, à l’aide d’un Breguet Br.XIV et transporte du courrier. Le pilote Marcel Nappez (né en 1896) fait seul le parcours, en 1h (5h par le train), avec 7 appareils, dont 2 hydravions, jusqu’à la mi-septembre où la ligne doit être abandonnée. La ligne sera reprise par Cie genevoise GREN SA en 1925. A noter le 15 juin qu’il est réalisé le premier vol postal Genève-Bâle.

Les vols privés sont aussi nombreux que les vols commerciaux

L’année 1924 se résume à Cointrin en 1.479 mouvements d’avions, 2.023 passagers et 8 emplois directs à l’aérodrome. Quant à la Suisse entière, ses lignes internationales dénombrent : 2.218 vols, 3.991 passagers, 6,1t de fret et 22t de courrier aérien. On signale d’autre part à Genève une forte augmentation des vols d’agrément, dus à des privés, à l’Aéro-Club, aux baptêmes de l’air ainsi que les "vols coqueluche". En outre, les Cies aériennes desservant Genève organisent parfois des journées populaires d’aviation auxquelles la population est conviée. Ainsi, tout le monde peut facilement s’offrir le plaisir d’une promenade aérienne : 1922=171 passagers, 1923=166 passagers, 1924=860 passagers, représentant près de 40% de l’activité de Cointrin ! L’aviation est en train de se démocratiser !

 

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Cointrin 1922, autour d’un F13 d’Ad Astra. Sur l’avion le mécano Demaurex et l’apprenti. Dans l’herbe, de g. à d. : N.Weber (2e), Mr "Goudron" (6e), H.Pillichody (8e), le pilote (10e), Ph.Latour (12e).
Par : Jean-Claude Cailliez
Le :  lundi 14 août 2006

* J.L.Moriaud (né le 27.10.1905) fera toute sa carrière en Argentine et rencontrera à nouveau Pillichody à Cointrin le 13 août 1977.

  • Pour plus d’information, voir : Regard sur Meyrin, de Ch.Noir, Ol.Steinhauser, D.Ritter. Par le Club Philatélique de Meyrin, 1995, 132p., ills, disponible au CLub Philatélique de Meyrin, site internet
  • Junkers F13 et avatars (Diaporama, 1920’s, N&B, sonore, ≈ 2’20’’, ≈53 Mo). Nécessite le plugin QuickTime 7.1.3. minimum.
    Le Farman Goliath sur Paris-Lausanne-Genève (vidéo couleur, sonore, 01’51’’, 39Mo).

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