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Le grand Spelterini installe un ballon captif au Parc des Eaux-Vives durant l’été 1899 [vidéo]

 

Devenu lieu public depuis peu, le Parc de la Grange réunit maintenant diverses activités culturelles et de détente. Le célèbre aérostier suisse Edouard Schweizer alias "Spelterini" y installe le 2ème ballon captif que connait Genève durant l’été 1899. Pour les Genevois, c’est l’occasion de voir à nouveau leur ville du ciel, depuis la rade, après l’expérience de Liwentaal à Plainpalais (1896). A fin août Spelterini mène encore une ascension libre avec passagers depuis ce parc.


Edouard Spelterini s’envole à bord du "Jupiter" le 27 août 1899 depuis le Parc des Eaux-Vives où il gère un ballon captif, à droite. Spelterini, debout sur la nacelle, salut la foule.

En 1899, le Parc des Eaux-vives est le parc d’attraction chic de Genève

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Départ de l’ascension du captif no.126 du 15 août 1899 (photo : CIG).

L’ancienne propriété "Le Plongeon" de Louis Favre (1826-1879), le perceur du tunnel du Gothard, est devenue un lieu public après avoir abrité le roi du Siam Chulalongkorn en 1897. L’espace appelé Parc des Eaux-Vives est aménagé par M. Allemand qui construisit le Village Suisse de l’Exposition nationale de 1896. Sur place, la source d’eau "Marsis" offre des propriétés soignantes utiles pour l’estomac. Un restaurant est installé et des concerts sont donnés l’après midi. Un théâtre obtient du succès grâce à diverses pièces d’opérette dont on cite en été 1899 : "le Cœur et la main", "Petite mariée", "le Papa de Francine", "l’auberge du Tohu-Bohu" et "Boccace". Les enfants bénéficient d’espaces de jeux dans le parc et rencontrent le clown Price au théâtre. Cette animation va être complétée en juillet et août par l’installation d’un 2ème ballon captif après celui de 1896 à Plainpalais (voir : Récit), également 2ème expérience du genre en Suisse.

Le célèbre aéronaute suisse Edouard Schweizer (1852-1931), surtout connu sous le nom de "capitaine Spelterini" a plus de 500 ascensions à son actif. A Genève, en août 1892, au départ du casino Kursaal, il avait déjà mené 6 ascensions avec "l’Urania" emportant une vingtaine de passagers au total. Durant l’Exposition nationale de 1896, encore à Genève, il avait fait une ascension en ballon-captif, mais aussi mené 3 vols libres avec son ballon "Urania" bardé de la publicité "Chocolat Suchard", dont le 28 juin, qui l’avait conduit avec ses 2 passagers du côté du Vuache. Il est le 1er suisse à avoir réussi la traversée des Alpes en ballon (le "Véga"), au départ de Sion le 3 octobre 1898. Il emportait avec lui 3 scientifiques, les docteurs Albert Heim (géologue), J.Maurer (météorologue) et A.Biedermann. Spelterini est en Suisse le grand successeur du Français Jean-Pierre Blanchard (1753-1809) (voir : Récit) avant l’introduction de l’aviation.

Le 13 juillet la maison parisienne Surcouf et Godard a terminé l’installation du ballon captif de 2.500m3 et ses accessoires, d’une valeur de 50.000 francs, dans le "Parc des Eaux-Vives". Le 20 juillet 1899, ce ballon est en fonction, portant sur sa circonférence les mots "Parc des Eaux-Vives". Il occupe un espace situé à gauche de l’entrée du parc, depuis le lac. Au fond et à droite se trouvent les 2 puissantes machines, le générateur et l’enrouleur du câble du ballon. Bien à l’arrière, 2 grands réservoirs contiennent l’acide sulfurique utilisé pour la génération d’hydrogène qui complète le gonflage permanent du ballon. Le câble offre une résistance de 7 tonnes, alors que la traction du ballon avoisine les 2 tonnes. Ce câble passe au sol dans une poulie supportant 45 tonnes. Les aspects de sécurité ont été largement pris en compte et contrôlés. Le "capitaine" Spelterini est épaulé ici par un chef-aérostier et son second.

La rade de Genève, un panorama aérien exceptionnel

Quand faire une ascension ? Surtout le matin, l’air étant plus frais. Au bout de son câble, ce ballon à gaz grimpe à 80-100m (en 1896 c’était 400m !). La nacelle doit pouvoir accueillir une douzaine de passagers. Une des rares photos de cette courte expérience nous montre l’ascension no.126, du 15 août, où le photographe Pierre Bertrand immortalisa sa belle-mère, l’une des 2 femmes sur la droite de l’image. Quant aux tickets jaunes de 5F donnant droit à l’ascension (55F actuels), ils sont tous signés de la main de l’aéronaute, ce qui à postériori deviendra un autographe de valeur. Quoique le prix de l’ascension soit élevé, une réduction sur le prix des places est faite à un groupe de 8 à 10 personnes. La carte rouge donne droit à un accès permanent au ballon captif, ici dédiée à Mme Louis Charrière, épouse d’un politicien entreprenant et administrateur du Parc des Eaux-Vives (1844-nov.1899). Quant à la vue aérienne, elle procure un fort moment d’émotion pour ceux qui n’ont jamais réalisé cette expérience.

Dans la nacelle, où l’admiration rend quelque fois muet, un journaliste note les détails d’un panorama exceptionnel : "Nous sommes arrivés à une vertigineuse hauteur sans heurt et sans secousse. Si ce n’est le câble traversant la nacelle, on se croirait en ballon libre. En effet, on ne peut rien rêver de plus beau. Le coup d’œil est unique, idéal. On aperçoit le lac jusqu’au-delà de la côte d’Yvoire et dans la rade on distingue parfaitement le fond avec ses pierres, ses algues et ses canaux. Puis la ville et la banlieue, les campagnes verdoyantes ; plus loin, la jonction de l’Arve et du Rhône, qui serpente et se perd à nos yeux dans les moraines de St-Jean et de la Bâtie. Les bateaux, trains de Cornavin, des Eaux-Vives et d’Annemasse, les automobiles, vont et viennent, miniatures plus que formidables machines. Le soleil perce la légère brume qui nous enveloppe et le Mont-Blanc se détache, majestueux. Sur cette vision du gigantesque colosse le ballon nous ramène à terre. La partie est belle et inoubliable. Aussi là recommandons-nous à tous."

A la fin de l’exploitation du ballon captif, Spelterini mène deux ascensions avec le ballon libre "Jupiter". Le 27 août, il emporte M. Georg et le Dr Ch.P.Haselden. Ils survolent la ville, le Chablais et terminent leur course à Bons-St-Didier au pied des Voirons (3h30’ de vol). Au décollage, Spelterini se tient debout sur le rebord de la nacelle, accroché d’une seule main, saluant la foule. La dernière ascension libre est annoncée pour le 3 septembre. Si l’on estime le nombre d’ascensions captives à 200 (5 par jour) avec 12 passagers à chaque envol, quelque 2.400 personnes ont ainsi pris leur baptême de l’air genevois après les quelque 30.000 de 1896.

Spelterini, une grande figure suisse de l’aérostation

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Source : Centre Iconographique Genevois CIG.

En mai 1921, le Genevois Louis Ansermier (voir : Biogr.), futur vainqueur de la coupe Gordon Bennett de ballons en septembre, nous dresse un intéressant portrait de Spelterini : "Il y a 41 ans [1880] dans la lumière d’un beau jour de printemps, un jeune homme scrutait l’horizon, c’était le capitaine Spelterini qui s’apprêtait à effectuer sa 1ère ascension. Ce fut le début d’une triomphale carrière sans précédent dans les annales aéronautiques. Le but poursuivi par le capitaine Spelterini ne fut pas de sillonner les cieux des pays traversés ni de contempler de son balcon d’azur les verdoyantes prairies, les capricieux méandres des rivières, la beauté sauvage de nos montagnes, les plaines desséchées du continent africain et les steppes glacées de la Russie. Ce but fut plus élevé : il fut scientifique."

- "Le nom de Spelterini est fameux dans le monde entier. Il a passionné les alpinistes, son prestige est grand et il évoque le prodigieux. Cet homme simple, doux, presque timide à fait en effet des choses inouïes de témérité : il a raisonné l’audace et l’imprudence et a tenté l’impossible. Il a flirté avec la mort en risquant et réussissant 10 fois la traversée des Alpes suisses en ballon. Le capitaine Spelterini a effectué 562 ascensions et transporté sans accident 1.200 passagers dont plus de 100 gracieuses passagères. Parmi les personnalités qui prirent l’atmosphère avec lui se révèle les noms suivants : comte von Zeppelin, lord Millner, sir Dormer, général gouverneur de l’Egypte et du Soudan, baron Louis de Rothchild, général Chappman, colonel Schaeck (voir : Biogr.), comte de Chateaubriand, etc. Spelterini a transporté ses passagers en France, Suisse, Allemagne, Autriche, Russie, Pologne, Italie, Belgique, Hongrie, Roumanie, Grèce, Egypte, Turquie et Transvaal. Il a quitté le sol des principales villes : Paris, Berlin, Lille, Marseille, Moscou, Le Caire, Alexandrie, Johannesburg, Berne, Zurich, etc."

- "Notre héros possède la plus belle collection de photographies et de clichés en couleurs de nos Alpes, en particulier le Mont-Blanc, le Cervin, le Mont-Rose, Zermatt, le Weisshorn, etc. Il a pu, grâce à son habileté professionnelle s’approcher des sommités avec son ballon et dans le calme de ces régions les photographier à son aise. Le capitaine Spelterini a fait une réclame immense à notre pays en projetant sur l’écran ses clichés artistiques et en donnant des conférences dans le monde entier car il parle correctement l’italien (sa langue maternelle), l’allemand, l’anglais et le français. Examinons les résultats obtenus grâce à son concours et au point de vue scientifique seulement :"

- "Contrôle du fonctionnement du cœur aux hautes altitudes de 0 à 7.600m sans oxygène, expériences faites par le Dr A. Muller sur le pilote. Cette expérience fut très intéressante en ce sens qu’elle fut faite sur un sujet qui avait atteint cette altitude sans effort physique."
- "Expérience sur l’électricité de l’atmosphère faite sur le Vésuve en pleine éruption par les professeurs Eugénio Semmola et Luigi Palmiéri, l’un dans la nacelle, l’autre installé sur les flancs du Vésuve. Les appareils enregistreurs placés à l’extérieur et à l’intérieur de la nacelle."
- "Contrôle des globules rouges à des altitudes variées. Spelterini se laissa prélever du sang à plusieurs reprises. Ce sang prélevé avant, pendant et après l’ascension a enrichi les laboratoires d’expériences utiles. Il faudrait une plume plus autorisée que la mienne pour développer ce sujet. Les journaux du monde entier ont fait l’éloge du capitaine Spelterini soit comme aéronaute, soit comme conférencier et propagandiste scientifique. Il fut applaudi à la Sorbonne en mai 1909 par 3.000 auditeurs."

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Source : Centre Iconographique Genevois CIG.

- "Au cours de mes ascensions, dit Ansermier, j’ai beaucoup observé celui que je considère pour un maître, pour un "as" de l’aéronautique. Nous étions un jour dans l’axe du lac de Morat à 2.900m ; le capitaine, charmant causeur, nous faisait des théories et de cette altitude se livrait à des exercices acrobatiques en dehors de la nacelle. Il nous parlait surtout du 6ème sens, celui de l’oiseau. A ce moment, je masquai intentionnellement le barographe et lui demandai de me fixer l’altitude : sans chercher à regarder l’instrument, il me répondit en précisant à quelques dizaines de mètres. Plus loin, je venais de contrôler le statoscope qui m’indiquait une légère descente. Spelterini me précisa la réaction sans hésitation, tant sa sensibilité est extrême. L’atterrissage qui terminait ce voyage fut d’une précision mathématique car nous fûmes posés à la lisière d’un bois, sans heurt ni secousse, le pilote n’ayant pas recouru à la bande de déchirure."

- "Les atterrissages au point visé [cible] sont du reste la spécialité de Spelterini qui, au point de vue des lois statiques n’a pas son maître. Le journaliste parisien Franz Raichel qui passa les Alpes en ballon de Chamonix en Italie en survolant les Alpes valaisannes, a relaté dans le Figaro ses impressions diverses et exprimé son admiration à son valeureux pilote. Le "Sirius", ce jour là, fit merveille en passant sur le géant des Alpes et en se posant comme un oiseau sur le bord d’un soupçon de plateforme qui surplombait une paroi de 2.000m de hauteur près du Pizzo di Ruscada. Ce ne fut pas sans émotion que les passagers abordèrent notre planète."

- "Il faudrait un volume pour retracer la carrière féconde de cet homme énergique, travailleur infatigable, gentlemen accompli dont l’idéal fut toujours l’au-delà. Les âmes des cette trempe vivent dans une perpétuelle inquiétude, dans un constant besoin de renouvellement, elles n’ont jamais épuisé les joies et les souffrances de leur art, elles veulent toujours passer d’un sentiment d’art à un autre. Tel est l’homme ... que j’ai eu le bonheur d’avoir pour maître. Signé : Louis Ansermier."

Edouard Spelterini avait épousé Emma en 1914 ; ils s’étaient installés dans les environs de Genève, à Coppet, à la villa "Urania", jusque dans les années 20.

 

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La Rade de Genève vue depuis le ballon captif du Parc de la Grange (été 1899).
Par : Jean-Claude Cailliez
Le :  lundi 14 août 2006

Spelterini voulait être chanteur d’opéra, c’est alors qu’il se choisit un nom "à l’italienne", mais une grave maladie le contraint à d’autres orientations. En 1877 il obtient son diplôme d’aérostier à l’Académie d’aérostation de France. Il volera jusqu’en 1923 et en 43 ans, dans 17 nations, entreprendra finalement 570 ascensions à 410 endroits différents et conduira 1.237 passagers dans les airs. Il prendra son dernier long vol à 79 ans et 14 jours, le 16 juin 1931.

[06.2013] Eduard Spelterini à Genève et dans les Alpes (diaporama musical, 02’51’’, 6Mo). Format Flash.

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