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Hauts et bas du transport commercial, 1er vol de nuit et réel décollage de Cointrin (1925-1928) [3 vidéos]

 

On vole alors d’avril à octobre, de jour et rarement le week-end. Les baptêmes de l’air augmentent. Les compagnies aériennes découvrent leur nouvelle activité, défrichent les lignes entre grandes villes. La casse n’est pas absente. La concurrence existe déjà et des accords se passent entre petits transporteurs. Le plus gros appareil peut abriter 10 passagers, souvent moins. Cointrin compte moins de 2.000 passagers par an. On y pratique le 1er essai d’atterrissage de nuit et le réseau commercial se tisse inexorablement.


Cinq passagères débarquent d’un Dornier Merkur de la compagnie suisse Ad Astra Aero (CH-142). Le pilote, tête à l’extérieur, et placé sous l’aile à l’avant (1927).

1925 : grosse progression des vols et des passagers en Suisse

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L’avion accidenté de la Cie genevoise GREN le 15 juin 1925 à Cointrin (Ph. : coll. J.L.Altherr).

Bien qu’ouvert fin 1920, Cointrin connaît ses premiers vols commerciaux au début de 1922. Durant les 3 premières années seules 2 à 3 Cies font escale à Genève (voir : Récit) cumulant dans le canton en 1924 la moitié de tous les passagers de Suisse. A la reprise de l’activité le 20 avril 1925, la Cie Ad Astra Aero ouvre la ligne de passagers Genève- Lausanne- Zurich- Munich- Vienne- Budapest en partenariat avec Deutsche Luft Hansa. Le 6 mai, Lausanne obtient de la Fondation suisse pour le transport aérien un crédit de 10.000F pour subventionner l’escale de cette ligne à La Blécherette. Le 2 juin, 2 vols postaux spéciaux sur Genève-Paris et Zurich sont réalisés à l’occasion du meeting aérien de Genève (voir : Récit).

Le pilote Genevois, Léon Grenier (1902-1942), fonde alors la GREN S.A., 2ème Cie aérienne de l’histoire locale après Avion-Tourisme S.A. (voir : Récit). Celle-ci a l’autorisation de l’OFA de transporter du courrier sur Genève-Bâle. Le 1er vol se tient le 15 juin quand le pilote suisse Ernst Nyffenegger sur un Dornier "Komet" (CH-142) emporte à l’aller 266 lettres. Par malchance, au retour de Bâle dans l’après-midi, il casse son train d’atterrissage à Cointrin et l’avion est immobilisé plus d’un mois. Réparé dans les usines Dornier, le Komet reprend du service sur la ligne le 24 juillet. La ligne fonctionne régulièrement jusqu’au 15 octobre mais ne peut survivre malgré les efforts de son propriétaire. Elle est dissoute avant la fin de l’année. Ce ne sera hélas pas la dernière Cie locale à écourter une trop brève existence.

Le 25 juin, Ad Astra Aero met pour la 1ère fois en service un gros appareil pour 10 passagers, le Junkers G-23 (CH-132) sur sa ligne Genève-Vienne, en remplacement du Ju.F13 à 4 places, preuve du succès de la ligne. La Transalpina, Cie italo-suisse créée pour ouvrir une ligne aérienne entre la Suisse et l’Italie à travers les Alpes, effectue la 1ère poste aérienne Genève-Milan le 3 octobre. Le pilote Marcel Nappezfait escale à Lausanne et Sion. Un cachet spécial est apposé aux 5.829 lettres transportées à l’occasion. De son côté, le cachet postal de Cointrin s’est mué en "Aérodrome de Genève (Cointrin)" dès le 1er octobre.1925. Principalement de couleur noire, on le trouve aussi en bleu ou en rouge avec la seule date mentionnée. Ailleurs, des hydravions avec de rares passagers se posent toujours au quai des Eaux-Vives sur le Léman. A la fin de 1925, le bilan du transport international aérien suisse dénombre 4.637 vols, 9.714 passagers dont 3.036 vols internes, incluant 112t de fret. Avec les vols privés ce sont déjà 16.576 passagers qui sont transportés. Ces chiffres sont plus du double de ceux de 1924, cela promet !

1926 : la stagnation malgré de nouveaux partenaires entreprenants

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SPAD-33, monomoteur long de 9m à cabine intérieure pour 4 passagers (Cointrin).

Au début 1926, les aérodromes civils internationaux qui possèdent une douane sont au nombre de 4 : Genève-Cointrin, Lausanne-Blécherette, Bâle-Sternenfeld, et Zurich-Dübendorf. A ceux-ci s’ajoutent les 11 stations d’hydravions de : Genève-Eaux-Vives, Lausanne-Ouchy, Locarno, Lugano, Lucerne, Rorschach, Romanshorn, Ermatingen, Kreutzlingen, Zurich-Zürichhorn et Horgen. Cette année là un changement s’effectue dans les lignes passant par Genève-Cointrin, de toutes les compagnies ayant opéré auparavant, seule Ad Astra-Aéro poursuit son activité rejointe par la jeune Cie bâloise BALAIR.

Le 30 mars, Henri Pillichody, chef pilote de Ad Astra Aero, ouvre la ligne Genève- Lausanne- Zurich- Vienne- Budapest avec un Junkers F13 conjointement avec Deutsche Luft Hansa. Le vétéran Hans Schaer y pilote aussi les passagers assisté de Ernst Gerber. La ligne fonctionne jusqu’à fin octobre. Le 1er avril la Balair débute la ligne Zurich- La-Chaux-de-Fonds- Genève- Lyon, puis ouvre la ligne Francfort- Karlsruhe- Bâle- Genève- Lyon- Marseille en commun avec Air-Union. Le 3 mai Balair inaugure la ligne Bâle-Lausanne-Genève exploitée par des Fokker F.III à cabine (CH-152, CH-156) pilotés par les suisses E.Nyffenegger, Alfred Wullschleger, Ulrich Keller et Charles Hautier. Ce réseau est prolongé vers Lyon à la fin mai et fonctionne jusqu’en septembre, puis Balair compense en reliant Lausanne à Bâle depuis Genève dès le 1er octobre, pour un mois.

La concurrence sur le tracé Genève-Lyon-Genève fait rattacher Cointrin au réseau de la compagnie française Air Union dès le 26 mai. Les avions français SPAD-33 de la ligne, sont pilotés par Jean Denis, Pierre Delisle et Paul Codos. Ils permettent de rallier Paris, Londres, Marseille avec les autres avions de la Cie dans un délai raisonnable. Un nombre indéterminé de lettres est transporté sur cette ligne pour la 1ère fois le 1er juin. Le 26 mai, c’est l’ouverture de la ligne Genève- Lyon- Paris par Air Union. Par ailleurs, les pilotes suisses Walter Mittelholzer et Luzius Bärtsch mènent le 1er vol non-stop Madrid-Genève, soit 1.100km en 7h45’. A Cointrin en 1926, on débute la construction de hangars en maçonnerie avec une charpente métallique pour remplacer les hangars en bois. Malgré toutes ces innovations, le bilan du transport aérien suisse au 31 décembre est en baisse : 4.253 vols, 6.117 passagers, 32t de fret et 31,3t de poste aérienne.

1927 et 1928 : l’activité reprend de plus belle

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Rohrbach Ro-VIIIa Roland et le pilote Charpentier (Cointrin, 1929). (Ph. : coll. J.L.Altherr)

A la reprise des vols en 1927, Cointrin inaugure son 1er bureau de poste le 19 avril abandonnant l’usage de la grande poste de la rue du Mont-Blanc. Le même jour Balair reprend la ligne Bâle-Genève. Le 26 mai Air Union ouvre celle de Genève-Lyon en correspondance avec Paris-Lyon et le 5 juillet elle inaugure la ligne Marseille-Genève. De son côté, Balair, Deutsch Luft Hansa et Iberia débutent conjointement le 1er juillet la route Genève- Marseille- Barcelone- Madrid à l’aide de Fokker F-III et des Dornier Merkur. Les Fokker de Balair s’arrêtent à Marseille mais les Merkur rejoignent l’Espagne dès le 1er août. Des pilotes tels que Otto Berchtold, Ch.Hautier, Harry Rother et Karl Noack volent sur cette ligne. Cinq compagnies se retrouvent donc à Cointrin en 1927 offrant dorénavant aux voyageurs une demi-douzaine d’escales possibles et leurs correspondances. Sur place, les baptêmes de l’air qui avaient fortement progressé jusqu’en 1924 (860), puis régressé en 1925-26 (539 & 359), sont en nette augmentation : 1927 = 1.364, 1928 = 1.602 !

Le 23 avril 1928, s’ouvre la ligne Genève- Zurich- Stuttgart- Halle- Leipzig- Berlin par Ad Astra Aero et celle de Genève- Bâle- Francfort- Hambourg- Copenhague- Malmö par la Deutsch Luft Hansa. Cette année, Balair et Ad Astra échangent leurs lignes respectives : Balair exploite la ligne Genève- Zurich- Munich, et Ad Astra Aero celle de Bâle- Zurich- Munich. Balair et Deutsche Luft Hansa oeuvrent conjointement dès le 23 avril avec des Fokker F.VII, Junkers G-24 et Rohrbach Roland. Le Suisse Hans Schaer est l’un des pilotes de Balair. Le 5 novembre, ouverture de la ligne Bâle- Genève- Marseille- Barcelone de Balair en partenariat avec la Deutsch Luft-Hansa. Le 14 mai, la NHORA (Navigation Horlogère Aérienne) prolonge jusqu’à Genève la ligne Bâle- La-Chaux-de-Fonds/Le-Locle- Lausanne. Cette compagnie ne possède ni avion ni pilote, c’est Balair qui exploite la ligne pour l’industrie horlogère neuchâteloise. Souvent, Nyffenegger y pilote un Fokker F.III. Des cachets spéciaux sont fabriqués pour commémorer la 1ère liaison aérienne avec le canton de Neuchâtel. Un cachet porte la mention "Genève-Eplatures", le second "Chaux-de-Fonds-Genève" et le dernier "Le Locle-Genève". En 1928 : le réseau de dessertes aériennes de Cointrin comprend donc 6 lignes et affiche une forte croissance, comme dans toute la Suisse avec 7.752 vols, 16.150 passagers et 372,9t de fret et de poste.

Sur l’aérodrome de Cointrin où se construit le 2ème hangar métallique, on utilise toujours une piste gazonnée au milieu d’un terrain de 24ha. Le coût annuel d’exploitation pour l’Etat se monte à 60.000F/an incluant le personnel, la TSF, le matériel etc.. La subvention versée aux compagnies est elle de 55.000F. En 1928 Cointrin voit passer 1.640 voyageurs, et 130t de fret, c’est hélas moins qu’en 1924 (2.023 pass.) ! Heureusement, le trafic aérien peut allonger ses lignes à souhait, les Cie étrangères commencent à s’intéresser à cette escale qui est une étape idéale pour toutes les lignes du nord allant vers le sud.

Premiers vols de nuit sur Cointrin, ou presque : des vols de militaires genevois !

La grande nouveauté locale est liée au fait qu’on a volé de nuit pour la 1ère fois le samedi 15 septembre à Cointrin. Vols de nuit, mots mythiques et futur titre de St-Exupéry... Une foule de 1.000 à 2.000 personnes curieuses et quelques autorités sont présentes. Marcel Weber à tout préparé et contrôlé, aidé de Demaurex, et annoncé qu’il n’y avait aucun risque. Il donne des informations par haut-parleur, espacées de musique : une première ! Le cap. Edgar Primault et le Genevois le 1er Lt Marc Bornet (Biogr), bottés et casqués vont piloter deux Haefeli DH-3 militaires complétés de feux de position verts ainsi que de 2 "fusées électriques" placées sous les ailes et capables de brûler 2’ (à droite) pour repérer le terrain et 75’’ (a gauche) pour atterrir. En 1928, point de candélabres, de piste éclairée ou de balises lumineuses à Cointrin ! Les moteurs démarrent et les échappements illuminent la nuit tombante, les appareils décollent. Leurs feux de positions clignotent dans le noir s’ajoutant à ceux rouges des bâtiments et antennes de Cointrin désignant les obstacles à éviter. Les appareils survolent Genève illuminée puis reviennent vers la campagne de Meyrin. Hormi leur bruit on dirait de très rapides vers-luisants, car les appareils sont invisibles, cachant juste certaines étoiles sur leur passage.

On devine un virage sur l’aile, un ralenti, une reprise brutale des gaz, l’éclat d’une fusée qui jaillit, éblouissante et le DH-3 touche terre tout en légèreté. Ca ne semble pas plus difficile que cela, mais ce sont bien 2 pilotes militaires expérimentés qui nous font croire là à une simple balade de santé. Il y a un 2ème exercice mené par le seul 1er Lt Bornet. Autour d’une partie de l’aérodrome des feux de benzine sont allumés par Louis Demaurex. Seul ce demi-cercle de lumière va guider l’aviateur qui a déjà pris de la hauteur. Après 15’ de promenade on le revoit prendre l’angle de la descente et se poser tout aussi bien que la 1ère fois. Puis c’est le Lt Walter Borner qui décolle à son tour pour faire lui aussi cet exercice, également réussi. Et c’est tout ! La foule part à regret car elle a été très impressionnée.... Pourquoi des essais militaires ? A la fin 1928, seuls 8 des 54 pilotes brevetés suisses résident officiellement à Genève et 5 d’entre eux ont été formé par l’armée (Borner, Bornet, Weber, Primault, Keller). Seuls 3 sont des pilotes récents issus du monde civil (Frédéric A. Dufaux, Marcel Geneux-Fox, Randolph Trafford) qui ont été formés ici depuis 1926 par Marcel Weber ou aileurs (voir : Récit).

Pour la petite histoire, le tout premier avion à se poser de nuit à Cointrin est celui du pilote anglais Leslie Hamilton, 25 ans, aux commande de son Martinsyde G-EBDE, avec comme passagère la princesse Anne de Löwenstein-Werther (61 ans). Le 25 février 1925, partis de nuit de Dübendorf, à 17h30, après avoir croisé neige et pluie, suivi l’Aar, le lac de Neuchâtel, retrouvé Morges et longé le Léman, ils se posent à Cointrin à 19h05, où l’on a déjà allumé des feux à leur intention. C’était 42 mois plus tôt que l’essai militaire cité et si l’on avait "oublié" de mentionner le fait c’est qu’Hamilton et la princesse disparurent dans une tentative de traverser l’Altlantique en avion, le 2 septembre 1927.

 
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Devant Cologny (GE) aux Eaux-Vives, l’hydravion biplace Savoia S-13 de Ad Astra Aero.

De l’aviation de sport à la conduite d’autobus aériens

Marcel Julian dixit : La navigation commerciale est devenue une réalité, le raid appartient au passé. D’instrument de performance l’avion devient outil commercial, moyen de transport, un mode de locomotion. On le construit en tenant compte du confort des passagers, du tonnage transporté, de la rentabilité. Les coefficients de sécurité sont révisés, les compagnies d’assurances s’intéressent à cette nouvelle clientèle. C’en était fini de l’époque héroïque. Désormais les pilotes doivent s’astreindre à des règles peu compatibles avec leurs habitudes, leurs vertus et leurs défauts. Avec la présence de passagers, l’avion cesse de leur appartenir. Fini les longues courses solitaires, les dialogues avec son moteur, au-dessus des prairies de nuages ; interdit les acrobaties qui détendent les nerfs, empêchent la monotonie de la route de dégénérer en lassitude, défendus les gestes d’hommes libres qui décident "tant pis je me pose". Le courrier avant tout ! Responsable de vies humaines, le pilote fait son dur apprentissage de conducteur d’autobus." A suivre...

—Année— Mouvements Passagers Fret & poste
1925 1.127 1.441  ? tonnes
1926 2.059 1.844 3t
1927 2.560 3.761 15t
1928 3.076 4.983 71t
1922-28 =11.482 =15.432 =89t

 

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Le Junkers G24 du Genève-Marseille doit se poser vers Fort-l’Ecluse pour cause de brouillard (05.01.1928).
Par : Jean-Claude Cailliez
Le :  jeudi 12 octobre 2006
  • Pour plus d’information, voir :
    - Regards inédits sur Meyrin, de Chr.Noir, O.Steinhauser, C.Ritter. Ed. Club Philatélique de Meyrin, 1995, 132p., ills, au Club Philatélique de Meyrin Site internet
    - L’avion à Genève, de René Hug. Ed. du Tricorne, 1981, 198p, ills, à la "Librairie ".

  • - Lors de leur tour du monde de 1928, réel exploit un an après le vol de Lindbergh, les pilotes Costes et Le Brix ont rendu visite à Genève-Cointrin à bord de leur avion Bréguet XIX.
    [09.2010] Costes et Le Brix à Cointrin en 1928 (diaporama musical, 01’41’’, 44Mo) Nécessite le plugin QuickTime 7.1.3 minimum.
    Gros porteurs des années 30’ (diaporama, n%b, sonore, 02’11’, 44Mo).
    "Oiseaux rares" sur Cointrin de 1924 à nos jours (diaporama, sonore, 02’41, 53Mo).

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