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Le grand et dernier meeting d’hydro-aviation dans la Rade de Genève durant l’été 1913 [2 vidéos]

 

Genève veut rester à la hauteur des grandes villes touristiques d’Europe et organise son 2ème meeting d’hydravions en été 1913. La météo gâche le 1er jour, mais les 2 autres sont un grand succès. Comme en 1912, de nombreux baptêmes de l’air sont à la clé. Un passager finira même à la nage. Sur les pilotes présents, il y a 2 Suisses dont Henri Kramer qui occupera un 3ème rang final derrière les intouch ables français. Une fête vénitienne et un grand feu d’artifice clôturent le week-end, mieux que les "bouchons" post-meetings actuels !


Premiers présents à Genève, Joseph et Hector Garbero (1882-1977) débutent les baptêmes de l’air depuis le quai du Léman aux Pâquis, en face de l’actuel Palais Wilson, en juillet 1913 (Ph. :Chr.Noir).

De nombreux aviateurs pour l’époque, dont la moitié d’entre eux ne sera que figurante

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De h.en b.,de g. à d : J.Garbero, Favre, Devienne, Scoffier, Burri et Kramer.

L’année 1912 consacra les meetings d’hydravions dont celui d’août à Genève qui fut un succès avec aussi ses premiers envols de passager et surtout passagères (voir : Récit). Aucune autre manifestation locale aérienne n’eut lieu depuis, cette bonne idée est donc reprise pour l’été 1913, les 9 et 10 août. Tout ce qui peut être envisagé par L’Assoc. des Intérêts de Genève et le Club Suisse d’Aviation pour rendre la manifestation attrayante est examiné avec le plus grand soin. Genève ne veut pas demeurer en arrière dans ce domaine, il lui faut son meeting comme s’il y allait de sa réputation. Les pilotes seront à peine plus nombreux pour assurer le spectacle, naviguant, décollant, alaquant devant l’Hôtel National des Pâquis, futur Palais Wilson.

Les frères Joseph & Hector Garbero arrivent d’Antibes où Joseph (1885-1978) est chef-pilote de l’Ecole Hanriot (brevet no.937 du 25.07.1912). Ils volent dès le 12 juillet à Genève et donnent dès 8h du matin le baptême de l’air à qui le veut bien. Leur monoplan biplace, fait maison, porte le nom de "Côte d’Azur Antibes" et est équipé d’un moteur Anzani 10 cylindre. Ses 2 flotteurs sont divisés en 8 cellules permettant à l’appareil de flotter en cas d’avarie légère. Il portera le No.2. Les frères sont habitués à décoller depuis la mer, qui n’a jamais le calme temporaire d’un lac. C’est Hector (né en 1882) qui initiera le futur "as" Guynemer à l’aviation dans une année.

Le Chaux-de-fonnier Ernest Burri (1887-1969), avec son Donnet-Lévêque français, version améliorée de l’appareil déjà vu ici en 1912, arrive la veille du meeting (voir : Récit). L’appareil no.5 à coque flottante est propulsé par un moteur rotatif Gnome 7 cylindres. Le Biennois Henri Kramer (1892-1977), chef pilote de la Société d’aviation (brevet 31, 13.10.1912), part de Villeneuve (VD) avec son biplan Sommer à moteur Salmson (no.3) et alaque à Genève emportant son mécano, traversant le lac dans toute sa longueur, ce qui était encore un exploit en 1910 (voir : Récit). Le Vaudois Charles Favre (1884-19 ??), chef pilote de la maison Hanriot, inscrit avec le no.1, possède un châssis Sommer vers Lausanne, mais cherche encore un moteur disponible. Il ne sera finalement pas prêt pour ce week-end ! Quant au pilote Français Emile Devienne (18 ??-09.1914), son monoplan Deperdussin (no.4) à moteur Gnome 7 cylindre de 80cv est équipé de flotteurs Tellier, (brevet no.921 de 07.1912). Le Niçois Paul Scoffier (1882-1967), breveté no.904 en juin 1912, arrivé avec Devienne, utilisera le même appareil à tour de rôle. Il apporte l’appareil depuis Evian amenant une passagère et semble le plus aguerri de ces 2 pilotes connus qui sont là pour attirer la foule.

Des épreuves très strictes à concourir, adaptés aux records d’alors

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Paul Scoffier (F), debout dans le Deperdussin, devant les hangars.

Le règlement des épreuves du 2ème Meeting d’hydroaéroplanes de Genève contient divers aspects : Les départs sont donnés chaque jour dès 15h par les commissaires sportifs à qui les pilotes doivent indiquer l’épreuve qu’ils effectuent et si, pour cause de force majeure, il ne le font pas dans l’ordre du programme. Si plusieurs appareils veulent partir en même temps, l’ordre du départ se faut par tirage au sort. Aucun départ n’est donné après 18h15’. Parmi les épreuves : 1- partir des hangars, venir par les moyens du bord devant les tribunes, parcourir en naviguant 2 "huits" consécutifs autour de 2 bouées placées à 400m de distance et exécuter en plein vol un circuit à rayon facultatif devant les tribunes. 2- départ d’un point quelconque, décoller puis se poser sur l’eau devant les tribunes, reprendre ensuite le vol après avoir fait une série de 3 bonds aussi courts que possible sur l’eau. 3- départ de l’eau, monter à 50m au moins et faire 2 fois le parcours Pointe de Sécheron—Port-Noir—tribunes, se poser à l’eau devant les tribunes. Sous aucun prétexte ces épreuves ne seront considérées comme valablement exécutées si l’aviateur s’est éloigné au-delà de la ligne du château Rotschild, Montalègre et, si après chacune d’elles le moteur n’a pas été arrêté, elles ne peuvent donc être faites cumulativement durant la même envolée. Il y a 10 points de plus aux aviateurs qui montent au-dessus de 500m une ou plusieurs fois dans la journée, équipé d’un baromètre enregistreur obtenu après inscription auprès des commissaires. De plus, une prime sera répartie que s’il a été fait un minimum d’au moins 100 points dans les 2 jours par tous les aviateurs réunis. Les aviateurs doivent effectuer chaque jour une épreuve, dans l’ordre du programme (1 à 3).

Prix des places : enceintes réservées et tribunes de 75m devant l’Hôtel National à 10F ; les autres places assises à 5F. Places debout à l’Hôtel Bellevue à la rue du Buet, 2F ; de la jetée des Pâquis à l’Hôtel Bellevue, 50ct ; entrée à la jetée des Pâquis 1F Location de chaise à 50ct [1F=10F actuels]. Ouverture des portes au Quai du Léman : 14h. Un système de mât où montent des signaux, placé sur le pont du débarcadère de l’Hôtel National, aidera le public à suivre toutes les opérations. Un coup de canon annonce le début et la fin des vols. Le programme officiel illustré (Ed. Lémania film S.A) détaille en 28 pages le déroulement des journées, les biographies des aviateurs, les appareils, donne l’explication des signaux, coûte 20ct "se méfier des contrefaçons possibles !". Pour la Grande fête vénitienne de nuit : entrée 1F.

La déplorable météo du samedi reporte les vols sur les dimanche et lundi

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Henri Kramer arrive de Villeneuve avec son mécano.

Samedi 9 août, le temps n’est pas propice, le vent est fort, les averses continuelles. Malgré tout, l’animation est grande et les tribunes pleines de monde, avec un public select aux belles toilettes. L’organisation fonctionne bien. Le service d’ordre est assuré par des gendarmes en grande tenue échelonnés du pont du Mont-blanc jusqu’au bout du quai du Léman. L’Union-instrumentale joue sous la pluie. A 15h, c’est l’ouverture du meeting et la pluie redouble au même instant. A 15h45’, aucun aviateur n’est sorti des hangars. Le public prend patience mais ne cesse d’affluer. La pluie fait rage. Le meeting est interrompu à 16h, après l’unique vol de Kramer. On reporte à lundi le programme du jour. Les billets de samedi seront valables le 11.

Le 10 août, les gros nuages noirs chassés par un vent violent dégagent un soleil magnifique qui brille tout l’après-midi. Du côté des vols, ce n’est pas aussi brillant. Seuls Scoffier et Kramer osent voler et sauver cette journée. Burri voit exploser l’un de ses pistons à son 1er départ. C’est le retour au hangar et un téléphone à Lyon pour une commande urgente. Quant à J.Garbero, il attend la baisse du vent, ne quitte ses hangars que vers 17h30’, mais refuse finalement de décoller : "Mon appareil est trop léger, il ne peut tenir contre le vent. Ce n’est pas la peine de "naufrager !" Aucune nouvelles de Favre qui n’a pu assembler à temps un appareil. Kramer totalise 20pt en ce dimanche, réussissant toutes les épreuves. Il effectue 8 vols de 2’23’’, 48’’, 5’26’’, 4’14’’, 2’10’’, 4’23’’, 2’29’’ et 2’35’’. Malgré toute sa virtuosité, il est battu par Scoffier qui totalise 35pts. Son plus long vol teint 20’23’’. Il est le héros du jour et reçoit de nombreux applaudissements, s’attribuant la Coupe de Aéro-club offerte par Etienne Borel, pour l’altitude de 750m. Ce ne fut pas si simple pour Scoffier : "Jusqu’à 300 m, j’étais horriblement secoué, mais au-dessus, le vent était pour ainsi dire nul. Devant les tribunes le vent était plus spécialement violent et il fallait des efforts énergiques pour ne pas être plaqué."

Lundi 11 août : il y a moins de monde qu’hier bien que l’affluence soit élevée pour un jour de semaine. Le temps est propice, le vent est tombé et beaucoup d’animation règne autour des hangars. Burri ne peut voler, n’ayant pu remplacer son moteur, malgré un aller-retour à Berne pour rien en auto. Scoffier est très entouré ; vu ses performances d’hier. Devienne ne vole pas, car il a été désigné pour voler sur un Paris-Deauville imminent. Le public s’est amusé de la mine grave de "petit-Louis", son mécanicien, tombé dans l’eau, du haut du quai. A 15h, au coup de canon, Garbero prend l’air. Il rattrape son abstention involontaire de dimanche par un superbe vol. A 15h Kramer fait un tour de plusieurs minutes et est très applaudi. A 15h15’, c’est le tour de Scoffier dopé par son succès. A 15h30 Garbero effectue un 2ème vol. Puis les vols s’effectuent sans discontinuité. Garbero remporte le concours original consistant à faire un maximum de passages devant la tribune d’honneur en touchant la surface de l’eau avec la queue de l’avion : "Je piquais dans l’eau et l’effleurais à peine comme une mouette" racontera-t-il en 1976. Vers 16h30 l’animation est à son comble car 3 aviateurs tiennent l’air : Garbero, Kramer, Scoffier, volant tous à assez haut. Ce spectacle est vraiment impressionnant et le public satisfait applaudit vigoureusement chaque pilote jusqu’à 18h.

L’intérêt de la journée de lundi est plus intense que celui de dimanche. A 19H, M. Hermann Borel donne les résultats du jour : 1er Garbero, 6 vols, 57’20’’, 58pts ; 2ème Scoffier, 9 vols, 1h18’ 45’’, 54pts (+35=89pts, grand vainqueur du meeting) ; 3ème Kramer, 5 vols, 42’01’’, 12pts (+20=32pts). En conséquence, les sommes suivantes sont attribuées aux aviateurs : Scoffier 4.314F, Kramer 2.838F, Garbero 2.506F [25.000F actuels]. Scoffier reçoit aussi un chronomètre offert par Longines, Kramer aussi, pour sa courageuse sortie de samedi dans l’orage.

Au milieu des passagers transportés nous noterons ... un grand plouf !

Comme en 1912, plusieurs passagers-ères prennent le baptême de l’air en cette occasion, à leurs risques, pour un prix assez élevé, et dont il nous reste quelques noms. La presse a certainement oublié de citer les personnes "peu célèbres" ou "non gratin". Mais ne vient-on pas de loin pour voir ce meeting ? Le mardi 13 juillet, J.Garbero, emporte Valdemar de Dowiatt (Nice), Mr Guimbeau (île Maurice) en 2 vols de 5’. Le jeudi 17, ce sont MM Luigard et Edward (New-York), Gimbeau encore et Paul Trachsel de l’Ass. des Intérêts de Genève. Le 13 août : Geo Schaufelberg (GE), Walter (Greenwich) et Lyman Russell (Dayton). Le 20, c’est Louis Ansermier, aéronaute genevois (voir :Biogr.). Kramer arriva de Lausanne avec un passager. Le vendredi 08 août, il fait 2 survols de la ville avec Maurice Duval, de l’Aéro-Club et du comité d’organisation du meeting (voir : Biogr.). Le 11 août, c’est le tour du commandant du 1er corps d’armée Alfred Audéoud (1853-1917) survolant la ville (15’). Le vendredi 8 août, Scoffier arrive d’Evian avec une parisienne, Mlle Yvonne Lange (20’), l’après-midi il emporte la baronne von Bellow (Berlin), Mlles Laflize et Wills, américaines. Le lundi 10 il s’agit de Mme Alice Merry. Le mardi 11 de Eugène Trollux de la Tribune de Genève et M. Gaykowsky avec lequel il termine un vol sous l’eau ... Ah ces pionniers !

 

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Les commissaires de course embarqués devant l’immense tribune des Pâquis.

Scoffier enlève M. Gaykowsky, Polonais domicilié rue du Conseil Général. L’appareil file rapidement au large et s’élève d’une dizaine de mètres. A ce moment un câble de gauchissement de l’aile ne répond plus et l’avion tombe dans le lac. De la rive des cris se font entendre. Des canots à moteur se portent rapidement au secours des naufragés. Pendant ce laps de temps, Scoffier, en bon nageur, réussit à se dégager et secourir son passager, lequel a disparu sous l’eau quelque 20 secondes. Scoffier dégagea Gaykowsky et le maintient hors de l’eau jusqu’à l’arrivée de bateaux. En moins de 5’, plus de 10 canots à moteur et le superbe bateau "la Dranse" entourent l’avion. Enfin Scoffier et Gaykowsky, sains et saufs, arrivent aux hangars. Une formidable ovation leur est alors faite. On demande à Gaykowsky, trempé jusqu’aux os : "Etes-vous content quand même ? - Absolument, ce sont des impressions que l’on n’oublie pas. Et moi qui ne sait pas nager !" Le Deperdussin de 1.300kg est remorqué aux hangars vers 19h30’. Il est en bonne partie détruit. C’est une grosse perte pour Scoffier et c’est son 1er accident : "Je ne voulais plus voler, c’est une guigne !"

C’est par ce moment d’angoisse que se termine ce superbe meeting d’hydravions. Le public a été présent en nombre, les tribunes combles et le dimanche on compta même 25.000 personnes hors de l’enceinte. La recette se monte à près de 7.000F [70.000F actuels]. C’est un joli succès en raison du temps variable et de la malchance de certains pilotes. La soirée de lundi se termine par une "Fête vénitienne" dans le Parc des Eaux-Vives. Le lieu est illuminé de 5.000 ballons vénitiens oranges suspendus dans les arbres et de quelque 8.000 verres de stéroine verte posés le long des allées. Dès 20h45 l’Harmonie nautique donne un concert. Un grand feu d’artifice est tiré clôturé par l’embrasement de 100 flammes du Bengale rouges au sein du parc. Une foule considérable se promenait là avec enchantement. Succès complet !

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Le Vaudois Henri Kramer sur son Sommer 80 CV, devant le quai Wilson de Genève.

 

Par : Jean-Claude Cailliez
Le :  mercredi 13 décembre 2006

Post scriptum :

  • Pour plus d’information, il n’y a que Pionnair-GE.com
  • - Vidéo : A l’été 1912, plus besoin de transport épique de masses humaines vers la campagne, les gradins s’installent dorénavant sur les quais de la rade ! Le spectacle se déroule maintenant en pleine ville ! C’est l’idéal ces hydro-avions qui décollent et se posent sur l’eau devant les immeubles, c’est tellement pratique ! Et certaines personnes sont même transportées à leur bord ! :

    [09.2012] Les meetings d’hydravions de la rade de Genève en 1912 et 1913 (diaporama musical, 04’’, 11Mo). Format Flash.
    [04.2008] Les meetings d’hydravions de 1912-1913 (sonore, 3’33’’, 72Mo), nécessite le plugin QuickTime, 7.1.3. minimum

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