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Raymond LAMBERT (1914-97) courageux & émérite alpiniste, moniteur de vol en montagne, co-patron de SATA [vidéo]

 

Force de la nature doté d’une énorme passion pour la montagne, Raymond Lambert grimpe sur les pentes locales du Salève puis jusqu’au au "Toit du monde". Selon St-Exupéry : "l’homme se découvre quand il se mesure à l’obstacle, mais pour l’atteindre, il lui faut un outil" (Terre des hommes) : pour Lambert débute alors l’aviation de montagne. Il devient pilote et instructeur sur glaciers, jusqu’à sa retraite. En passant, il codirige la plus grande Cie aérienne de l’histoire genevoise.


Charles Jacquat (35 ans) et Raymond Lambert (52 ans), devant le Pilatus Porter HB-FCT à Cointrin, viennent de créer la compagnie charter SATA (juin 1966).

Une passion pour l’alpinisme, les Alpes et les défis

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R.Lambert et Tensing Norgay en mai 1952 à l’Everest.

Raymond Jules Eugène Lambert naît le 18.02.1914 à Genève où il habitera toute sa vie. Un peu tête brûlée, il effectue à 15 ans sa 1ère escalade au Salève à une époque où l’alpinisme est encore bien faite d’improvisation et d’amateurisme. Mais la passion est née et ne le quittera plus : se succèderont les écoles d’escalade, de ski, premières hivernales et entreprises hardies. Il fait l’école des guides en Valais, d’où il sort 1er de sa classe en 1937. Avec ses amis du Club de l’Androsace, Lambert se teste face aux Français, Italiens ou Allemand et devient le meilleur grimpeur de premières dans le massif du Mont-Blanc. Une 2ème ascension de l’éperon Croz, aux Grandes-Jorasses et à la face nord des Drus (où son nom est immortalisé par la Fissure Lambert) l’amène parmi les meilleurs alpinistes mondiaux.

En février 1938 il fait partie de l’équipe qui réussit la 1ère traversée hivernale des Aiguilles-du-diable, mais la tempête survient et tous se retrouvent coincés au fond d’une crevasse, à plus de 4.000m d’altitude. L’attente dure 5 jours après lesquels Lambert tente une sortie qui lui permet de retrouver l’équipe de secours et de sauver ses compagnons. Il y perd 4 doigts et tous ses orteils, emportés par le gel. Mais la passion ne faiblit pas et un an après l’amputation, R.Lambert se fait confectionner des chaussures spéciales et enchaîne les courses, surtout s’il sent qu’il y a un défi à relever. Ce Club de l’Androsace est un univers de pointe réservé à 40 membres de la région Genevoise ou de Chamonix, ayant pratiqué les plus difficiles courses des Alpes. Durant la guerre ils ne s’exerceront que sur les massifs suisses et aucun ne songe alors à escalader l’Himalaya.

Si proche du sommet de l’Everest en mai 1952

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S’extrayant du Piper Super Cub HB-OPF de l’Aéro-Club de Genève.

Le Népal attribue l’Himalaya aux Suisses en 1952 et aux Anglais pour 1953. Une expédition est montée par le Dr Edouard Wyss-Dunant sous les auspices de la Fondation Suisse pour Explorations Alpines. Ses membres comptent les meilleurs grimpeurs Genevois d’alors : René Dittert (1911-1983) chef-technicien, J.Jacques Asper (né en 1926), René Aubert (1908-1981), Gabriel Chevalley (1918-1990) médecin, Léon Flory (1910-2000), Ernest Hoffstetter (1911-1996) responsable du matériel, André Roch (1906-2002) et Raymond Lambert. Ce sera aussi l’histoire d’une amitié entre eux et les Sherpas. En admiration devant ces montagnards, l’équipe suisse décide qu’ils pourront participer à l’assaut final du sommet inviolé de l’Everest, localement appelé "Mère des Dieux et des vents" ou Chomolungma. Traversant les villages, Lambert étonne les Népalais avec ses courtes chaussures. Le "guide aux petits pieds" est un sujet de plaisanteries amicales pour son entourage.

Mai 1952 : la tente est plantée à 8.400m sur l’arête sud-est de l’Everest. Flory et Aubert redescendent, laissant le Sherpa Tensing Norgay et Lambert, bons amis, prêt pour cette tentative. Malgré leur préparation, ils doivent passer la nuit ici, sans sac de couchage et sans eau. Au matin du 28 mai, ils sont à 8.600m. Cela fait 5 heures qu’ils marchent et ils n’ont gagné que 200m. Les appareils à oxygène défectueux ne sont d’aucun secours et un poids mort, chaque pas demande un effort et une concentration extrême. On grimpe héroïquement sans oxygène ! C’est alors que le vent se lève. Il suffit d’un coup d’œil pour évaluer la situation : le sommet sud-est est pourtant si près, à 245m… Lambert et Tensing comprennent que s’ils continuent, ils n’en reviendront pas. Ils ont le bon réflexe et redescendent vers le camp du col sud (7.900m). Mais les forces leur manquent. Il reste finalement 10m à remonter, ils ne le peuvent pas. Flory et Aubert les traînent dans les tentes. Mais leurs 8.595m, c’est bien plus haut que là où quiconque n’est jamais allé avant cela, c’est un exploit magnifique !

Chevalley et Lambert sont les seuls Suisses à participer aux 2 expéditions de 1952. Lambert est en cela extraordinaire de détermination avec Tensing Norgay qu’ils tenteront un nouvel assaut en automne. Mais le cœur n’y est plus vraiment après les accidents qui ont endeuillé cette expédition-là. Les jet-streams de novembre les rejettent du col sud. Mais globalement, face aux conditions désastreuses rencontrées dans l’année, Lambert fait figure de surhomme aux yeux de ses camarades. Il est l’âme des expéditions, avec sa solide expérience de la montagne et une robustesse à toute épreuve. Par son énergie indomptable, son bon sens et son esprit de décision, il a soutenu le moral des 2 équipes. Mais malgré tout, on rate là une formidable 1ère : souffler le sommet de l’Everest aux Anglais, en ayant ouvert et découvert plus des 3/4 de la voie qui dans un an, mènera à la réussite Tensing et un apiculteur néo-zélandais nommé Edmund Hillary, le 26 mai 1953, un an après l’essai de Lambert !

Ce n’est pas la fin de la carrière d’alpiniste de Lambert. Il retournera au Népal en 1954, passant la frontière tibétaine pour tenter l’ascension du Gaurisankar et en 1955 fera la 1ère ascension du Ganesh Himal (7.429m) avec Eric Gauchat et Claude Kogan. Puis se sera au tour des Andes en 1957. Deux ans plus tard il atteindra le sommet du Distagilsar au Pakistan…

L’aviation, le vol en montagne et sur glaciers, et ses pionniers romands

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Hermann Geiger et Raymond Lambert.

La montagne rend humble et Raymond Lambert est tout en modestie. Pas très grand, presque chauve il ne se sépare pas de sa casquette blanche. Avec sa voix cassée, grave et chaude il possède un charisme exceptionnel. C’est une force de la nature, même sans ses doigts de pieds rendant sa démarche très caractéristique. Certains l’ont même surnommé le "Yéti" après 1952, il n’en a cure. Il aurait pu se contenter d’une existence bourgeoise suite à son mariage, mais non. R.Lambert n’est pas un homme à se laisser aller à la nostalgie du passé. Il s’initie très vite à une autre spécialité : l’aviation de montagne. Après avoir vaincu cette dernière à maintes reprises, il va maintenant la dominer sans abandonner l’alpinisme pour autant. Il aimera alterner les vols à bord d’un appareil léger avec des expéditions sur la neige et les glaciers que sa profession de guide lui commande. Il sent surtout quel complément utilitaire peut représenter pour son métier l’apport de connaissances aéronautiques et leur emploi.

C’est en 1958, après 30 ans d’alpinisme, que Lambert effectue le 28 avril son 1er vol en double commande avec le moniteur genevois Henri Golaz (voir : Biogr), également pilote de montagne. Mais pendant une année, Lambert ne peut continuer son écolage car il est en expédition au Pakistan. Il reprend le collier un an après et, d’élève-pilote, devient bientôt "élève-pilote avec extension" (1960). Non encore breveté, il peut se déplacer librement et se poser sur les aérodromes suisses autres que celui où il suit ses cours. Il décroche bientôt ses brevets I et II et peut maintenant emporter un passager, dont son fils pour ses 20 mois. A Bâle, la licence professionnelle de pilote suivra (1963), après le vol de nuit (1961), étapes nécessaires.

Lambert poursuit son apprentissage en Valais aux côtés des experts du genre : Hermann Geiger (1914-1966) et Fernand Martignoni (1929-1982). Il s’initie à la difficile pratique du vol et du sauvetage en montagne et sur les glaciers des Alpes. Les avions utilisés sont des Piper Super Cub (125cv) adaptés à l’écolage et le Pilatus Porter à pistons (HB-FAO). Lambert apprend aussi à naviguer sans aide à la navigation et participe à un cours donné par l’OFA, dirigé par le colonel Thiébaud. Il se souvient notamment d’un posé spectaculaire sur le glacier d’Otemma. Pour passer le brevet de pilote de glacier il doit avoir ses 150h de vol, acquérir des connaissances approfondie sur les conditions météos des régions alpines (courants, vents, brouillards), posséder une maîtrise automatique et absolue de l’appareil, et s’astreindre à une discipline d’entraînement intense, entre autres. Aux connaissances étendues des Alpes, de la nature du sol et de tout ce que sa vie d’alpiniste lui a inculquée, il ajoute naturellement ses forces propres, de volonté, d’énergie et de contrôle de soi. Connaissant les 2 faces de la haute montagne il sera d’un secours pertinent aux montagnards sportifs ou non. H.Golaz contribue aussi à la formation de Lambert qui obtiendra bientôt cette qualification (1964) ainsi que, plus tard, de celle d’instructeur pour pilote de glaciers (1971). Marié entre temps, Lambert a 2 enfants.

De la compagnie "Air-Léman" pour 2 passagers, à la "SATA" et ses 8 jets (1.200 places)

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Les deux appareils d’Air-Léman à Cointrin durant l’hiver 1966.

A Cointrin, dans les années 1950s, les vols passagers desservant Genève se partagent entre Swissair et les compagnies étrangères. L’Aéro-Club, lui, effectue les vols de plaisance et les baptêmes de l’air. Un tour de ville en avion coûte 12,50F (60F actuels) si l’on effectue un crochet au dessus du Salève ! Les clients sont nombreux et les bénéfices ne sont pas à dédaigner. Georges Borgeaud flaire l’affaire et vers 1957 inaugure sa compagnie "Air-Genève Borgeaud & Cie" avec un DH-85 Leopard Moth (HB-XAM) et un Piper Pa-16 (HB-OOT). Une lutte s’engage alors entre l’Aéro-Club et ce concurrent qui s’installe devant le portail donnant sur la piste pour récupérer les clients ! Mais rapidement la compagnie abandonne Cointrin en 1959 pour ouvrir une école de pilotage sur l’aérodrome de Prangins (voir : lieu). La nature a horreur du vide et un nouveau concurrent le remplace "Air-Léman", avec à sa tête, entre autres, le solide Raymond Lambert (1960). Cette compagnie propose à ses clients de se poser maintenant sur les altiports français voisins ou même sur les glaciers avec un avion Cessna-180 (HB-CRX), à moins d’une heure de Genève !

De son côté, l’Aéro-Club n’a pas assez de pilotes titulaires de la licence de vol en montagne pour effectuer ce service à la demande. En 1965, Lambert recherche avec ce club très fermé un partenariat et trouve un accord avec Michel Favre et Charles Jacquat, pilotes non professionnels. A trois ils décident rapidement de créer un département commercial dans l’Aéro-Club, en quelque sorte une petite société leur permettant de mener une activité aéronautique professionnelle et Lambert quitte Air Léman. L’affaire marche bien, mais elle marchera encore mieux sous une forme indépendante. Le 29.06.1966, naît la SATA (Société Anonyme de Transport Aérien Genève) avec ses 3 actionnaires : Jacquat, Lambert et l’Aéro-Club. L’unique avion à disposition est maintenant un Cessna-172 à 4 places (HB-CVU).

Les vols de plaisance fonctionnent comme prévu, les nouvelles structures font leur chemin. Il est bientôt possible d’acheter un 2ème avion, un Cessna-206, pour 6 passagers. La tutelle de l’Aéro-Club disparait quand Favre rachète la part de l’Aéro-Club. L’année se termine avec un bénéfice et la société se développe. Au printemps 1967 elle acquiert un bimoteur Cessna-401. A cette époque, ni Jacquat ni Favre ne sont rétribués par la SATA, ayant gardé leur activité professionnelle, seul Lambert est un salarié à plein temps. Puis la SATA va vivre 12 ans d’un développement extraordinaire, passant au quadrimoteur, au jet, avec plusieurs Caravelle et 3 DC-8 longs courriers. Les vols charter s’étendent sur plusieurs continents. Lambert et consorts vivent intensément leurs paris, courage et détermination. La SATA s’écroule pourtant dans la débâcle de la banque Leclerc et sera reprise par Swissair pour devenir Balair/CTA. En 1978 la compagnie cesse ses activités (voir : Récit).

Retour définitif à la montagne chez Air-Glaciers et sur le Mont-Blanc

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R.Lambert et H.Golaz, membres d’honneur du Groupe de vol en montagne de l’Aéro-Club (1994).

Pendant la même période, R.Lambert a continué la pratique de vols sur glaciers et participé avec H.Golaz à la mise sur pieds de cours de vol en montagne (1972-78). Lambert reçoit l’Insigne de pilote de glacier au même titre que Golaz (voir : Biogr.) et Jean Baer (voir : Biogr.) des mains d’Hermann Geiger, à Sion en 1966. A la chute de la SATA, Lambert, qui a déjà 64 ans, est engagé par Air Glacier et crée l’antenne de Genève pour qui il pilotera jusqu’à 72 ans. Il poursuit ainsi ses activités de pilote de glaciers au départ de Cointrin avec le Pilatus Porter HB-FCT. Egalement fidèle en amitié, comme le sont les montagnards, il continue ses activités dans le giron des pilotes de montagne tout en restant actif au sein de l’aviation genevoise.

Chez Air-Glacier, Lambert est subordonné au chef-pilote F.Martignoni, qu’il retrouve et dont il apprécie toujours autant l’humour, les conseils, la bienveillance et des relations tant faciles qu’agréables. Il découvre maintenant les vols de montagne réalisés en hélicoptère. C’est un nouvel émerveillement du vol, allié à la précision de l’action entreprise, ce que ne pouvait jusque là jamais fournir un avion. Le Cessna-206 HB-CBM transporte toujours des clients sur les altiports de Courchevel et d’ailleurs, avec Lambert aux commandes, jusqu’en 1986. Puis vient l’obligatoire mais non souhaitée retraite.

A la fin de 1994, Lambert et Golaz sont nommés membres d’honneur du Groupe de vol en montagne de l’Aéro-Club de Genève, distinction qui n’est obtenue qu’en raison de l’âge. Puis Raymond Lambert s’éteint le 24.02.1997, à 83 ans. Ainsi disparait un personnage légendaire qui sut allier alpiniste et aviation de montagne, deux sciences naissantes. L’été suivant son fils exauce son dernier vœu en dispersant ses cendres sur le sommet du Mont-Blanc, la reine de ces montagnes européennes qui furent sa vie, sur lesquelles il se posa et qu’il gravit avec une volonté extraordinaire et une passion infinie.

 

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La montre Rolex de Raymond Lambert portée sur l’Everest en 1952.
Par : Jean-Claude Cailliez
Le :  samedi 22 septembre 2007
  • Pour d’autres informations, la vitrine "Everest 1952" de la salle Breguet au Château de Penthes.
  • Baptême du Super-Cub HB-PIC au nom de Raymond Lambert, 2007. (vidéo, couleur, sonore, 4’30’’, 87Mo), nécessite le plugin QuickTime 7.1.3 minimum.

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