Le site des pionniers de l’aéronautique à Genève 
Des Genevois chez eux ou ailleurs et des étrangers dans Genève 
 | Agenda | Plan du site  | Pionnair-GE in Deutsch | Pionner-GE in English | Espace privé 
 
 
Une ascension en ballon "acrobatique" avec une leçon de trampoline à 4000 mètres d’altitude (1903) [vidéo]

 

Lors d’une ascension dans un ballon à gaz, les trois passagers voient l’aéronaute se dévêtir complètement puis grimper et disparaître au sommet du ballon. Ces pesonnes sont alors sujettes à une très grande anxiété...

L’orage menace et un élément essentiel du ballon ne fonctionne plus. Vont-ils tous pouvoir rejoindre sains et sauf la terre ferme ? Mais l’aérostier en a vu d’autres….


Au-dessus des fraîches Alpes suisses, un ballon à gaz transporte sa nacelle dans laquelle se serrent trois êtres humains, un aéronaute et ses passagers, tel un minuscule grain de pollen livré au vent sur l’immensité de la planète (ph. Chr. Déderod).
JPG - 14.6 ko
Alphonse Bernoud, chez lui, dans les années 40 (ph. A.Schmitt).

Nous ignorons en quelle année se déroule cette aventure qui fut publiée dans le Journal de Genève du 11 janvier 1968 sous le titre : 4000 mètres. Nous avons instinctivement classé ce texte dans les années 1920, quand les Genevois connaissaient une très active période aérostatique. L’auteur du récit, passager et témoin de cette ascension, relate dans ses "Mémoires" le courage d’un aéronaute apte à réparer en vol son ballon à gaz et en évoquant d’autres acrobaties bien plus risquées encore et réalisées en haute altitude et "sans filet".

Figure connue à Genève dans l’entre-deux-guerres, Alphonse Bernoud (1875-1969) connait une riche carrière scientifique et publique. Tout à la fois chroniqueur pour le Journal de Genève, la Gazette de Lausanne (Chroniques scientifiques 1921-1941), conférencier, président du Cercle démocratique, député cantonal, mais aussi prof de maths, ingénieur, Dr es sciences et père de deux filles, il s’éteindra paisiblement dans sa 95ème année. Il figure parmi les premiers membres de l’Aéro-Club de Suisse, un temps au comité de rédaction de son bulletin (1906), et comme l’un des fondateurs de l’Aéro-Club de Genève (1909). Voici le récit de cette ascension :

Passager de la nacelle d’un ballon sphérique de 1.650m3

- « Nous sommes trois passagers dans la nacelle du ballon gonflé à l’usine à gaz de Berne. Le capitaine donne les derniers ordres aux hommes qui nous retiennent au sol. Achtung ! Auf drei loss lassen. On ne comptait pas encore à rebours, à cette époque. Eins, zwei drei. Le ballon s’élance dans les airs tandis que la guiderope, organe amortisseur du choc de retour, déroule ses longues anses.

- Nous somme bientôt en culmination. L’altimètre dépasse les 4000. Au-dessous de nous, monticules, collines, toutes les dénivellations du sol s’aplatissent et le paysage se transforme en une carte de géographie. Seuls, les géants des Alpes bernoises et le lointain Mont-Blanc se dressent fièrement à l’horizon. Le capitaine qui connait bien ses itinéraires nous fait remarquer les points intéressants. Mais à l’ouest de noires nuées deviennent menaçantes, un sourd roulement de tonnerre nous annonce un orage qui risque de nous emporter dans la tourmente.

JPG - 18.1 ko
Le gonflage d’un ballon à gaz à Berne, en 1913.

- Il est prudent de ne pas attendre. Nous allons descendre, ordonne le capitaine, tirez la corde de la soupape. Nous tirons en vain. Le capitaine se joint à nous. Inutile, la soupape résiste à tous nos efforts. N’allons nous pas casser la corde, ce serait complet ! Je vais m’y prendre autrement poursuite le capitaine. Et sous nos yeux étonnés, il enlève ses vêtements, ne conserve que sa chemise et son caleçon*. Pieds nus. Il a l’air de sortir de son lit. Sur son dos il attache un maillet puis le voilà qui saute hors du filet, rampe à quatre pattes mais à l’envers, le long du ballon, indifférent au pouvoir d’aspiration des 4000 mètres de vide sous nos pieds.

[* Le but est d’éviter de porter tout objet solide, pointu ou coupant, qui pourrait endommager la toile du ballon ou la percer : chaussures, boucle de ceinture, boutons, insignes, montre, etc.]

Le capitaine suspendu par les mains à 4.000 mètres du sol

- Dans la nacelle nous sommes muets d’angoisse mais nos pensées concordent. Si par malheur, le capitaine basculait dans le vide, le ballon délesté bondirait aux confins du ciel et nous serions abandonnés dans le ballon sans pouvoir nous servir de cette satanée soupape.

- Les coups de maillet nous rassurent. La voix du capitaine nous parvient par l’intérieur du ballon. La soupape était coincée, je reviens. En effet, il reparait en rampant à reculons. Nous voyons son gros orteil nu tâter l’enveloppe, s’agripper à la maille d’une prise serrée d’oiseau grimpeur ! Il a une petite cicatrice rose sous le talon. A son tour l’autre pied s’accroche, puis suivent les mains. Il est maintenant suspendu en forme de hamac tournant le dos au vide. Brusquement, ce diable d’homme dégage ses deux pieds et, seulement retenu par les mains, se balance dans l’air, grand mannequin blanc, une vraie enseigne de magasin de lingerie. C’en est trop pour nous ! Quand il regagne enfin la nacelle, il nous trouve les ongles enfoncés dans les paumes, les entrailles en délire avec ce frémissement des lèvres qui caractérisent l’épouvante à son plus haut point.

JPG - 25.9 ko
Caricature d’André Gilles du célèbre aéronaute français "Nadar" (1867).

- Il va nous réconforter à sa façon : Allons mes braves, dit-il. Ne vous en faites pas. La prochaine fois, j’emmène l’un de vous deux en haut. On se meut sur une échelle de corde horizontale, c’est pas bien malin. (Et les 4000 mètres de vide ils n’ont rien d’horizontal, ceux-là ?) De là-haut vous verrez comme c’est beau, Jupiter sous sa nuée n’est pas mieux meublé. [..depuis le sommet du ballon..] vous pouvez jouer à saute-mouton, c’est très amusant. Vous vous tenez droit et d’une vigoureuse détente des jarrets, vous sautez verticalement. Par l’effet du recul, le ballon descend de plusieurs mètres et, délesté, revient vite vous moucheronner comme une truite qui gobe un moustique au vol. Durant quelques secondes, vous êtes [en suspension comme] un satellite, comme la lune.

- Nous pensons aux 4000 mètres de vide et n’avons aucune envie de nous livrer à ce jeu de poisson ni de devenir un phénomène sidéral.

L’orage menace mais tous rejoignent le sol

- Tout en nous plaisantant, le capitaine a repris ses vêtements ; alerté par un tonnerre plus insistant, il tire la corde de la soupape qui obéit cette fois. Le ballon tombe comme une pierre. Nous entendons siffler l’air à travers l’osier de la nacelle, des bouffées fraîches glissent le long de nos jambes et du dos jusqu’à la nuque. Nous allons atterrir. Le guiderope amortit le choc. Le capitaine tire sur la corde de la fermeture-éclair, le ballon fendu de haut en bas rend son âme de gaz et s’écrase sur le sol. Il n’est plus que la dépouille d’un grand oiseau atteint par un plomb mortel.

- L’orage, sans doute furieux d’avoir manqué cette proie volant dans son domaine, nous inonde sous ses flots. Nous sommes si heureux d’être en sûreté sur le plancher des vaches que nous méprisons sa vengeance. Aidés de quelques curieux, chantant des airs patriotiques, nous emballons tout notre matériel avec l’espoir de bientôt repartir pour une nouvelle ascension. Signé Alph. Bernoud. »

 

JPG - 146.1 ko
Alexandre Liwentaal, à Bruxelles en 1897, grimpe sur son ballon pour une réparation. Mais ici, le volumineux ballon est un captif qui est ici bien amarré près du sol.

Epilogue (04.2016) : En fait, Bernoud n’aurait fait qu’une seule ascension en ballon dans sa vie, lors de la remise du ballon "Mars" préparé par les militaires suisses, pour l’Aéro-Club de Suisse (AéCS). Parti de Berne le 19 juillet 1903, le vol de 3h se posa à Krauchthal (BE). Dans la nacelle, le capitaine du ballon était le colonel aérostier Théodore Schaeck (1856-1911), président de l’AéCS (voir : Récit). Les passagers avaient été tirés au sort depuis une liste de membres volontaires de fondateurs de l’AéCS : le capitaine Gustav Bridel (1872-1966) de Berne, le Dr Hermann Seiler de Zermatt (1876-1961), et Alphonse Bernoud (1865-1969), éminent Genevois de l’AéCS. Le tout neuf aérostat fit ce jour là sa toute 1ère ascension (la 2ème se déroula le 26 juillet). Sa soupape avait donc été testée ici pour la 1ère fois et il ne fallait pas dire, alors, que l’on avait oublié de la tester avant le vol et qu’elle était bloquée !

En 1968, Bernoud aura volontairement augmenté l’altitude de vol de 2.150m à 4.000m pour rendre plus attractif le titre de son article relatant un détail piquant de l’historiette, article rédigé alors qu’il était le seul survivant de l’aventure. Bien qu’il ne cite ni lieux, ni noms, les articles du Journal de Genève et de la Gazette de Lausanne des 20-22 juillet 1903 parlent du même événement. L’homme en caleçon dans le ballon était donc le colonel Schaeck, 47 ans !

Par : Jean-Claude Cailliez
Le :  mardi 13 mars 2012


- Il s’agit du même Alphonse Bernoud qui signa l’article technique de la Revue du Touring Club Suisse concernant le principe du ballon à vapeur de Liwentaal en août 1902 (voir : Récit).

- Le ballon "Mars" des aérostiers militaires suisses avait été offert aux civils de l’Aéro-Club de Suisse en 1903 et vécut l’événement du 19 juillet raconté ci-dessus. Voici quelques images helvétiques de la carrière de ce ballon entre 1903 et 1912 :

[09.2017] Le ballon "Mars" 1er aéronef de l’Aéro-Club de Suisse (1903-1912) (diaporama musical, 30ph, 02’40’’, 6Mo). Format Flash.

Vous êtes ici : Accueil > Récits > Une ascension en ballon "acrobatique" avec une leçon de trampoline à 4000 mètres d’altitude (1903) [vidéo]