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Interavia : firme genevoise au magazine aéronautique de qualité, un impact planétaire de 60 ans (1946) [vidéo]

 

Eric Heiman crée les premières publications aéronautiques périodiques réellement internationales. Installée à Genève en 1933, l’entreprise Interavia SA conçoit, rédige et diffuse des magazines de qualité durant 50 ans parfois en 5 langues. Plusieurs titres célèbres naissent dont le grand format Interavia, qui dépasse les 650 parutions. Aviation civile ou militaire, espace et technologies, sont documentés à l’intention de décideurs, des acteurs, tout en suivant l’évolution des politiques et des conflits mondiaux.


Le numéro d’Interavia de juillet 1954 : quelques 130 pages illustrées, au prix de 2,50F (= 15F actuels), nourri par la publicité aéronautique et riche d’articles de fonds, avec une diffusion sur toute la planète en quatre éditions de ses quatre langues (F, GB, D, E).

Un pertinent journaliste veut informer la planète en matière aéronautique

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Eric E.Heiman en 1958, peu avant sa disparition.

Le parcours d’Eric E. Heiman (1892-1959) n’est pas du tout tracé, bien au contraire. Il devra quitter son pays d’origine, l’Allemagne, sa religion, pour exceller en terre française puis surtout genevoise dans une voie qu’il crée : en tant de paix ou de guerre, diffuser la connaissance industrielle aéronautique et spatiale au plus grand nombre.

Heiman nait à Berlin, et mène ses études dans plusieurs universités allemandes et à Lausanne, décrochant un doctorat en sciences politiques à Wurtzbourg en 1912. Il se marie et s’installe vers 1925 à Paris pour éditer des ouvrages d’aviation en plusieurs langues. C’est en 1933 qu’il déplace sa maison d’édition à Genève, Interavia SA, ville qui l’abritera jusqu’à sa disparition. Par ailleurs, israélite jusqu’en 1942, il deviendra catholique. Apatride de 1944 à 1965, il se naturalisera. Très bien informé de toutes parts par son personnel et de nombreux correspondants, ses publications feront autorité, même durant la 2ème Guerre mondiale quand les belligérants des deux bords en ont besoin.

En 1958, directeur général et rédacteur en chef, Heiman fête les 25 ans de l’entreprise genevoise. Il résume ses débuts au temps où on le décourageait de se consacrer au monde aéronautique : "A Paris en 1927 je décide de lancer le premier Guide Aéronautique International en plusieurs langues. La chance m’a mis en contact avec un grand nombre de personnalités de l’industrie du transport aérien français, et je vois que le journalisme aéronautique est strictement limité aux frontières nationales et aux langues nationales. Il y a déjà, bien sûr, quelques publications aéronautiques sérieuses comme L’Aéronautique (F), The Aeroplane (GB) ainsi que l’excellent Aviation d’E.P.Warner. Mais un magazine international n’existe pas. Si un pilote d’alors veut trouver des informations détaillées dans sa langue, sur les aéroports étrangers ou les compagnies aériennes, il doit passer par les lents "circuits-officiels" de son ministère et ses autorités nationales, tout en restant incertain du succès de sa démarche. Donc, je me mets à compiler un ouvrage donnant en français, anglais et allemand, les informations de base concernant la réglementation aérienne, les zones interdites (si communes alors), les aéroports, etc. Ce tome parait à la fin de 1928 et, étonnamment, devient un succès, même financier. Comme cela arrive quelque fois, le novice a tapé dans le mille !"

Cette 1ère publication permet à Heiman de consolider ses contacts avec une jeunesse inconditionnelle de l’aviation, dans divers pays d’Europe, où le transport commercial est en plein essor, incluant les nombreuses lignes aériennes des empires des grandes nations de l’ouest. Il en va de même chez les constructeurs aériens mondiaux qui veulent vanter leurs produits et diffuser leur publicité ; idem auprès des attachés d’ambassades en Suisse et leurs sources multiples.

Depuis Genève, les premières diffusions internationales en plusieurs langues

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Couverture modernisée pour la "Revue Aérospatiale Interavia" (1982).

Heiman poursuit : "Les dirigeants mondiaux de l’air, alors, sont la France. Elle gouverne tant politiquement que militairement, avec une demi douzaine de Cie aériennes, jouant un rôle pacificateur dans le domaine du transport aérien. Son industrie exporte le plus grand nombre d’équipement d’aviation. Juste après, l’Italie domine aussi grâce à son pionnier Italo Balbo. Les Anglais et leur empire bénéficient du monopole des bases aériennes dans tous les coins de la planète et décident qui peut ou non voler là. Mais de temps en temps les autres prennent leur revanche : le 1er service aérien des Britannique vers les Indes, mené par des hydravions, ne démarre pas de Southampton, mais du port italien de Brindisi. Français et Italiens refusent aux avions anglais le survol de leur territoire : les passagers doivent rejoindre Brindisi en train !"

Heiman : "Bien que je sois très heureux à Paris et m’exprime depuis le centre de l’aviation mondiale, je réalise petit à petit que le cœur des magnats de l’air n’est pas le lieu pour la publication supranationale que j’ai en tête. Je connais la Suisse où je fus étudiant, et Berne où mes voyages d’affaires m’ont mis en contact avec le col. Arnold Isler [Office fédéral de l’air]. Ma demande d’établir le siège de ma publication internationale à Genève est bien reçue à Berne. Ainsi débute Interavia SA le 3 avril 1933 avec la parution de la 1ère "page bleue", qui est aujourd’hui publiée à travers le monde sous le nom d’Interavia Air Letter. Nous débutons avec une équipe de 4, avec l’assistance d’amis et de temps en temps avec de la chance : Richard Mock aux USA, m’écrit des rapports journaliers, tapés, d’une dizaine de pages et complétés d’un riche matériel photo : le 1er train d’atterrissage rétractable, le 1er pilote automatique, les 1ères hélices à pas variable, tout cela reste plus ou moins nouveau pour les européens."

Heiman : "Une autre étincelle de chance survient quand, sur conseil du col. Isler, j’engage mon 1er assistant technique, le jeune Edgar Primault [1893-1971], un colonel aujourd’hui respecté des Troupes d’aviation suisses. Nous sommes assis ensemble jour et nuit, compulsant la masse de rapports venant du monde entier "extrayant le grain de la paille". Le résultat est publié 2 fois par semaine dans un modestement bon allemand, anglais, français espagnol et parfois italien. Au début, les lecteurs sont peu nombreux mais nos efforts sont bientôt remarqués et, de 1935 à nos jours, la liste des souscripteurs croît par bonds. Nous sommes les 1ers à parler du Douglas DC-1, du petit 10 places Lockheed Electra, et notre bavardage va parfois obliger Fokker à de lourdes dépenses : il se devra d’acheter les licences de Douglas et de Lockheed, une étape qui se révèlera payante pour lui et les constructeurs. Voilà comment ça a commencé…"

D’autres acteurs importants apportent leur pierre à l’édifice : le Dr Giorgio Lourier, un jeune désigné par Italo Balbo pour travailler avec Interavia et qui représentera la firme en Italie ; Georges Février, manager d’Interavia France, dans l’équipe depuis 24 ans, qui préside en 1958 la Fondation Internationale des Journalistes professionnels de l’Aéronautique. La famille Interavia grandit ainsi d’année en année. La 1ère édition du Interavia ABC, un annuaire mondial d’aéronautique parait en 1936 et restera édité jusque dans les années 60, en 5 langues.

La création d’une revue internationale de haute qualité : Interavia

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La nouvelle édition d’octobre 1988.

Heiman continue : "Tout semble aller pour le mieux mais la guerre approche. Quand elle débute, nous somme une respectable équipe à Genève et, pourquoi le cacher, nous avons gagné une réputation internationale. Les Suisses du staff sont naturellement mobilisés, mais viennent de temps en temps nous aider les week-ends, et un petit noyau perdure intact. Au début, nous savons à peine comment et par quoi nous pourrions continuer, mais nous sommes déterminés d’essayer. C’est avec une certaine satisfaction que je cite ce que j’écrivis le 5 septembre 1939 : "Celui qui lit ce magazine en espérant y trouver des communiqués de guerre, inventaires d’appareils abattus, rapports de destructions etc., perd son temps… Durant 7 ans Interavia fit de son mieux, avec ses moyens, pour favoriser les développements aéronautiques. Bien que cette tâche ne fusse pas toujours aisée en temps de paix, il semble aujourd’hui, qu’elle puisse être insurmontable. Mais nous allons essayer. Ce n’est plus maintenant la tâche des nations de porter le flambeau du progrès, nous prendrons notre part pour protéger ce dernier…" Et nous continuons à donner au transport aérien la totalité de notre attention.

Heiman : "Nous n’avons pas de sources secrètes d’information, mais la neutralité suisse nous offre l’avantage que nous pouvons obtenir de temps en temps des quotidiens et des magazines venant des pays en guerre, quand ils ne sont pas interceptés par la censure. Chaque chose reçue est consciencieusement étudiée et nous essayons de lire entre les lignes. Parfois nous tombons très loin de la cible, parfois nous tapons en plein dedans et trouvons nos écrits confirmés, quelques jours ou semaines après. Ainsi nous avançons … Nous avons nos problèmes mais adorons notre travail. Je dois franchement admettre que j’avais la bonne fortune de rassembler une réelle élite autour de moi au cours des ans."

En avril 1946 à la sortie de la guerre naît le mensuel grand format Interavia, sous-titré "Revue de l’aéronautique mondiale" : Quelque 130 pages illustrées sont vendues au prix de 2,50F (= 15F actuels), nourries par la publicité aéronautique et regroupant de riches articles de fonds, avec une diffusion sur toute la planète en 4 éditions distinctes de ses 4 langues (F, GB, D, E). C’est une époque sans Internet, où les quotidiens utilisent très peu d’illustrations, alors qu’il n’y a pas la profusion de la centaine de magazines spécialisés de nos kiosques modernes. La politique est à la "guerre froide" et l’aviation militaire occupe plus de pages que l’aviation civile. L’aviation légère y est presque absente. Quant à l’espace, il connait ses premiers satellites et prend une place croissante dans le magazine. Le nom d’Interavia devient le synonyme d’une information objective et touche aussi le grand public. Le magazine occupera longtemps une place de leader mondial. En 1958, Interavia SA compte 40 collaborateurs dont 18 à Genève. Marcel Devaud, (voir : Biogr.) ancien président de l’Aéro-Club genevois et de l’Aéro-Club de Suisse en est le président du conseil d’administration depuis 1942. Mais en octobre 1959, Eric Heiman décède !

Multiplication des cibles, perte d’indépendance et actionnaires non philanthropes

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Interavia Aerospace World (vol.48, janvier 1993).

Interavia SA poursuit son activité dans une position de leadership, touchant des décideurs dans quelque 130 pays. A côté de l’annuaire Interavia ABC, les successeurs d’Heiman lancent vers fin 1965 la Revue Internationale de Défense (Défense Review) orientée vers les technologies de défense militaire, avec un tirage de 35.000 ex/mois et publié en 4 langues (GB, F, D, E). En 1982, le magazine Interavia est rebaptisé Revue Aérospatiale Interavia (Interavia Aerospace Review) et cible les aspects techniques et économiques de la science et de l’industrie aérospatiale avec un tirage similaire. En 1983, l’éditeur emploie 145 personnes, de 24 nationalités, dont 108 sont basées à Genève et les autres situés dans de grandes métropoles internationales. Le Courrier Aérien, quotidien, dépasse les 10.000 parutions (F, GB). Un Service d’information et d’étude gère une base de données pouvant servir aux études de marchés à la demande d’industriels ou d’armées.

Mais un paramètre important de la politique mondiale apparaît alors : la "Glasnost". La guerre-froide se termine, les armées réduisent leurs budgets et les magazines qui en vivent perdent une partie de leurs ressources. En décembre 1986, Edipresse SA, holding des quotidiens 24 Heures, Le Matin prend 70% d’Interavia. La Société anonyme d’éditions aéronautiques internationales occupe alors 130 personnes avec ses bureaux logés au 86 de l’avenue L.Casaï à Cointrin. En septembre 1987, Jane’s Publishing Group, groupe britannique de publications spécialisées dans l’armement (Jane’s Defense Weekly), filiale du groupe nord-américain Thomson, rachète Interavia et pense doubler son chiffre d’affaire de 13 Mios de livres. En août 1988, c’est l’annonce du licenciement de 44 des 111 salariés d’Interavia à Genève. Les publications persistent, mais en anglais uniquement ! On se concentre sur l’aéronautique civile et spatiale. Quelque 19 traducteurs et 25 administratifs sont sur la touche. Londres regroupe certains services administratifs et commerciaux. Mais la rédaction reste à Genève dans les bâtiments de l’ICC à Cointrin.

En janvier 1989, Pierre Condom est devenu le président directeur exécutif d’Interavia. Mais en 1990 l’éditeur se restructure et quitte Genève pour Londres avec 34 transferts et 18 licenciements (administratifs). P.Condom : "Le marché publicitaire dans ce secteur a baissé de 16%. Plusieurs petites revues ont déjà disparu, et d’autres ont de sérieuses difficultés. Mais si le marché international des avions de combat est au plus bas, celui des avions civils, lui atteint des sommets." L’expérience anglaise dure 2 ans et en automne 1992 Interavia rentre à Genève, selon un accord entre Jane’s et le genevois Aerospace Media Publishing. Le nouveau directeur P.Condom annonce qu’Interavia et Aerospace World, revue éditées depuis 1990 à Genève, sont réunies en un seul magazine. Le titre Interavia Aerospace World (Business & Technology) paraît en octobre, tiré à 43.000 exemplaires, connu jusqu’à la fin de 1993. Le groupe Air & Cosmos reprend en 2007 le titre Interavia Business & Technology qui existait depuis février 1994 (vol.49) ...

Depuis la fondation d’Interavia SA en 1933 et la création du magazine Interavia en 1946, la publication du titre, sous différentes tutelles, aura connu un impact extraordinaire. Le magazine figure toujours dans de nombreuses, bibliothèques, entreprises et collections comme une vitrine pertinente de l’histoire l’aéronautique mondiale terrestre et spatiale de ces 60 dernières années.

 

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Carte postale publicitaire de 1987.
Par : Jean-Claude Cailliez
Le :  lundi 1er février 2010
  • Pour plus d’information, voir : les nombreux numéros disponibles d’Interavia, dont le no.6, de juin 1958 (vol.13), pp:524-526, ills, à la "Librairie".
  • [06.2014] Interavia 50 ans en quelques couvertures (1946 -1996) (diaporama musical, 04’, 9Mo). Format Flash.

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