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Premières femmes pilotes civiles à Genève : elles sont formées par un adorable militaire (1932-39) [2 vidéos]

  Devenir une aviatrice dans les années 30 nécessite une très forte volonté doublée d’une passion remarquable le tout allié à des finances suffisantes. Vouloir voler dans un univers constitué essentiellement d’hommes en découragea probablement plus d’une, mais certaines se rendent à Cointrin, alors loin hors de la ville, par leurs propres moyens.

Elles volent la tête à l’air, été comme hiver, sans radio et sans tour de contrôle. Elles sont les premières femmes pilotes de Romandie. Bravo mesdames, chapeau bas !


Mademoiselle Berthe Dupuis est assise à l’arrière du Tiger Moth de l’Aéro-Club (HB-UXO), derrière le capitaine Marcel "Noël" Weber, un instructeur hors pair, l’un des premier à former une femme au pilotage (Dessin de Kelen & Derso, 1937).

Il est très souvent plus difficile d’être la première que le premier

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Suzanne Bourquin Crisinel vient de réussir son brevet (03.11.1931).

En dehors du vol à voile né dans le civil après la Première Guerre mondiale, l’aviation de l’entre-deux guerres est très souvent dirigée par de nombreux ex-pilotes militaires. Les aérodromes sont des lieux plutôt masculins, hormis quelques rares passagères… et encore ! L’aviation peut même parfois se voir qualifiée de machiste. Pourtant quelques femmes genevoises ne voient pas pourquoi elles n’auraient pas accès à cet univers, comme cela se fait en France ou aux USA. Elles ont totalement raison ! Ce n’est pas pour autant que le parcours sera facile ; d’ailleurs moins d’une vingtaine de femmes seront brevetées en Suisse de 1912 à 1934, tant en qualité d’aéronautes (ballon) que d’aviatrices.

Suzanne Bourquin-Crisinel (née en 1885) vole dès l’été 1930 comme passagère du pilote Jean-R. Pierroz de Lausanne. Dès 1931, Suzanne suit l’écolage personnalisé du Club Suisse d’Aviation à Cointrin, à bord d’un de Havilland Gipsy-Moth dans lequel Marcel Weber la guide depuis la place arrière (voir :Biogr.). La communication entre le moniteur et l’élève est rudimentaire – pas de radio ni de casque audio – et l’exercice de vol doit être bien préparé de vive voix, au sol et à l’avance. Les séances s’enchaînent. Weber n’a formé que des hommes jusque-là et Suzanne n’est pas aussi rapide à s’adapter que le souhaiterait son moniteur : Elle n’arrivera à rien ! dit-il. Finalement notre aviatrice va terminer sa formation à la Blécherette où exerce le Meyrinois Alphonse Kammacher, chef de place et également excellent instructeur. Suzanne obtient son brevet à Lausanne (no.250, 03.11.1931), devenant ainsi la 1ère femme brevetée avion de Romandie (+1934). Par la suite elle volera régulièrement depuis Cointrin avec les appareils du Club. Les dessinateurs Kelen et Derso, qui caricaturèrent une trentaine de membres du Club en 1937 (voir : Récit), l’ont très bien croqué avec son chapeau à fleurs et son petit chien dont se souvient encore le fils de Marcel Weber, alors adolescent (voir : Récit). Suzanne cumula 140h de vol à fin 1938 et habita au no.2 de la rue Michel Chauvet au moins jusqu’en 1962.

Née sous une bonne étoile, avec du talent et du caractère

Dès 1923, la Société des Nations, ancêtre de l’ONU, compte une délégation chinoise. Vers 1930 M. Yulan Tcheng Pai-feng et son épouse Ya-Ching (1912-1998) s’installent au 22 de la rue William Favre, où naissent leurs deux enfants. Elle n’est pas particulièrement heureuse dans cette situation de mère de famille. Pourtant, privilégiée par rapport à l’immense majorité des femmes chinoises, car issue d’un milieu aisé, elle conduit une voiture, bénéficie d’une nurse, côtoie des gens importants et dispose de temps libre. Durant l’été 1933, Ya-Ching assiste à son 1er meeting aérien à Paris. Elle tombe réellement amoureuse de l’aéronautique et décide d’apprendre à piloter. En automne, à Genève, elle effectue son baptême de l’air à Cointrin dans le vieux Caudron-G3 haubané de François Durafour, semblable à celui qu’il posa au mont Blanc (voir :Récit). L’avion survole le Salève, les Alpes proches, en un vol un peu tourmenté dû au relief. Peu après, Ya-Ching doutera quelques jours du bien fondé de son choix, mais l’avenir ne fera que la conforter.

 

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Le laisser-passer de Lee Ya-Ching (-Tcheng) à l’Aéro-Club de Genève (1933).

Elle s’inscrit comme élève pilote au Club et débute sa formation en octobre, sous la tutelle de Marcel Weber. L’avion utilisé est un de Havilland Tiger-Moth presque neuf (CH-359) et toutes les appréhensions de Ya-Ching s’effacent en ces occasions. Avec sa petite taille, il faut certainement l’asseoir sur un ou deux parachutes et adapter les palonniers pour qu’elle puisse bénéficier d’une vue dégagée dans le cockpit. L’écolage dans cet avion ouvert, en plein hiver 1933-34, nécessite une volonté farouche et un caractère bien trempé. Mais le pilotage devient une passion et la compagnie des aviateurs un vrai plaisir. Et même quand le temps ne permet pas de voler, Ya-Ching traverse la ville et "monte" à Cointrin pour rester proche de ce milieu. Peu après, elle réussit les épreuves et se voit décerner le brevet I (no.586) le 6 août 1934, sous le nom de Ya Ching Tcheng. Elle est la première femme brevetée à Cointrin et probablement la 11ème brevetée sur sol suisse. Elle va dorénavant voler seule au-dessus des nuages et jouir de cette immense liberté en trois dimensions. Ya-Ching ne s’arrête pas en si bon chemin et poursuit l’écolage. Elle décroche encore son brevet II en janvier 1935. Puis le couple émigre aux USA, où le mari, diplomate, rejoint une autre affectation.

Ce petit bout de femme divorcera et mènera par la suite une étonnante carrière aéronautique. Elle fait de la voltige aérienne, devient la 12ème femme pilote de Chine et sera la première femme pilote militaire chinoise. Ya-Ching Lee devra alors défendre les couleurs de son pays face à l’invasion japonaise. Elle sera momentanément starlette de cinéma et pilotera jusqu’à un âge avancé. Après son décès on découvrira dans ses documents personnels combien elle avait apprécié sa période d’écolage à l’Aéro-Club de Genève (Voir : Récit).

Quand mariage et déménagement vous amènent à toucher le ciel ou le quitter

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Mme Germaine Varidel sera brevetée en 1937-38, (Kelen et Derso, 1937).

Ces deux pionnières ouvrent la porte à bien d’autres. Mlle Marguerite Marillier (née en 09.1911), 8 rue Lamartine, qui fait sont 1er vol seul en septembre 1935 et décroche son brevet "I" le 4 novembre 1936 ("I" = vol avec un accompagnant breveté. "II" = vol en solo). Une certaine Mlle "L’Hardy" dotée d’un caractère dominateur et d’un pantalon de golf figure également au sein du dessin de Kelen & Derso. On la voit donnant ses ordres aux membres du groupe de vol à voile pour préparer l’appareil qu’elle va utiliser. Elle est la seconde des cinq filles de l’ambassadeur de Suisse à Paris Charles Lardy ; il s’agit de Guillemette Lardy (1911-1991) qui décrochera son brevet "B" de vol à voile en 1938 et son brevet de pilote d’avion en 1939.

Ariane Dufaux (née fin 1913) est la fille de l’industriel genevois Frédéric Dufaux (breveté pilote en 1924) et nièces des célèbres pionniers de l’air Henri et Armand Dufaux [voir : Biogr). Elle réside au château de Balexert aujourd’hui disparu. Elle apprend à piloter à 20 ans hors de Genève et possèdera à Cointrin successivement plusieurs appareils avant la guerre : les biplans de 120cv de Havilland Leopard Moth CH367/HB-ORU en 1934-35 et CH406/HB-OXA en 1936, puis un monoplan Percival Gull 6 bleu HB-OFU de 200cv dès 1937. Par mariage avec Giulio Cesare Pietro Isidore Falletti, Ariane, 22 ans, était devenue comtesse di Villafalletto (It). Est-elle la toute première femme-pilote genevoise ?

Claire de Tscharner (née en 06.1915) est venue avec ses parents vaudois à Genève en 1933 (18, av. de Champel) où elle termine brillamment l’école de commerce. Cette fille de colonel, sportive, fait son écolage à Lausanne (brevet "I" 02.11.1934) et à Cointrin (brevet "II"), décrochant à 20 ans son brevet no.426. Cavalière, elle participe à divers concours hippiques en 1936 et épouse vers 1940 un major pilote militaire qui fut coureur de pentathlon aux précédents Jeux Olympiques : Karl Wyss (né en 1909). Claire réside dorénavant à Berne où elle élève les 4 enfants de ce chef d’entreprise.

Quant à Germaine Varidel (née Richoz en 1900), une Jurassienne roulant les "r", elle adore les avions depuis son enfance. Elle s’installe avec son mari Ernest à Genève au 14 Quai de l’Ecole de Médecine. Elève-pilote dès juin 1936, elle décroche son brevet I en 1937 et le II en 1938 (30h de vol en 1938). Comme tous ceux ou celles qui ont le feu sacré, elle a préparé son brevet tôt le matin, avant l’heure du bureau car elle est employée. Depuis son domicile et en bicyclette, à l’aube, elle grimpe la Servette et pédale sur plusieurs kilomètres pour rejoindre l’aérodrome, car aucun autobus ne va jusqu’à Cointrin !

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Mlle Guillemette Lardy donne ses ordres aux membres du vol à voile (Kelen & Derso 1937).

Après la Seconde Guerre mondiale, en 1951, Germaine pilote toujours : le Piper Cub ou le Leopard Moth (voir :Appareil). Autour d’elle, elle ne connaît alors que trois autres femmes-pilotes tandis qu’une autre est encore en formation. En 1995, depuis sa maison de retraite Germaine affirmait : Je volais pour oublier les mesquineries de la terre... et : A mon sens, rien n’est plus beau que le survol des Alpes. Ah, si elle avait pu se poser et redécoller depuis l’un de nos glaciers !

Revenons en 1937 où Kelen et Derso nous offrent deux derniers profils féminins du Club, que l’on distingue à droite de la brune Mme Varidel et à la gauche de Marcel Weber (photo du haut). Mlle Berthe Dupuis (24 r. Corraterie) élève pilote, est assise derrière Marcel Weber dans le Tiger Moth HB-UXO. Elle semble aussi avoir un fort caractère… et compta 17h d’écolage en 1938... Derrière elle se trouve une femme blonde dont le nom n’a hélas pas été mentionné par les artistes mais qui devrait être Mme "Betty" Sudan (voir : Récit). Enfin, les archives de l’Aéro-Club, pour 1938 citent encore une élève féminine d’avant-guerre, Marguerite Pattay (3, r. Ermenonville, St-Jean), travaillant au secrétariat de la Société des Nation (SdN=ONU) qui réalisa ses 3 premières heures de vol.

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Quel dommage de ne pas en savoir plus sur ces dernières aviatrices, dont le nom de famille a encore pu se modifier lors d’un mariage. En août 1939, et pour plus de 5 ans, la Seconde guerre mondiale et l’interdiction de voler ne va pas faciliter la tâche à ces femmes genevoises volontaires… Il convenait malgré tout de leur rendre hommage.

Ce n’était que le début d’une longue histoire....

Au 21ème siècle, 75 ans plus tard, les femmes-pilotes, comme leurs homologues masculins, figurent à n’importe quel poste de pilotage civil ou militaire.

En 2010 l’une d’entre-elles n’est-elle pas la leader de la Patrouille de France ? Le commandant Virginie Guyot !

En 2012, au sein de l’Aéro-Club de Genève, elles sont une douzaine de jeunes femmes à soutenir le logo tout neuf et sexy des Geneva Flying Ladies. Bons vols !

Par : Jean-Claude Cailliez
Le :  jeudi 6 mai 2010


- Les 24 premiers brevets de femmes pilotes en Suisse : Marie Rudolf-Probst 12.1912 (ballon) ; Elsa Haugk 05.1914 no.48 (avion, brevet allemand no.785 du 06.06.1914) ; Thea Frenssen 1923 no. ?? (ZH) ; Béatrice Simonius-de-Bary 12.1928 no.84 (Bâle) ; Myriam Stefford 08.1931 en Argentine (voir : Récit) ; Elsie Attenhofer 1933 no.226 (ZH) ; Candid Meier 1933 no.236 (LU), la Genevoise Suzanne Bourquin-Crisinel à Lausanne en 1931 no.250 ; Clara Becht 1933 no.254 (Bâle) ; Elisabeth Gross 1933 no.258 (Bâle) ; Dora Jäger 1933 no.317 (ZH) ; Isabella Trümpy 1934 no.302 ( ??) ; Ariane Dufaux no. ?? (GE) ; Elfriede Müller 1934 no.411 (Langnau) ; Lee Ya-Ching à Genève en 08.1934 (voir : Récit) ; Claire de Tscharner 1934 no.426 (GE) ; Alice Gerber-Simmen 1931 ? no.427 (ZH) ; Magdalena Hutton 1934 no.467 (ZH) ; Margret Fusbahn no.489 (Bâle) ; Marguerite Marillier 11.1936 (GE) ; Elisabeth Steiger no.626 (Zollikon) ; Germaine Varidel 1937 no.675 (GE) ; Anne-Marie Zollinger 1938 no.892 (ZH) ; Guillemette Lardy 1939 no.951 (GE) ; non exhaustif.

- - En 1960, parmi la 50taine de pilotes féminins suisse (2% des brevetés), on en compte 10 à Genève principalement formées à partir de 1958 : Solange Barbey, Marie-Thérèse Bois-Gianelli, Esther Bourquin, Denise Fracheboud, Monique Gouriet, Loni Moos, Marianne Nussbaumer, Marthe Olivet, Aline Robard(-Lesaffre) et Yvonne Tinguely.

  • - "Ce n’est peut-être pas un hasard si le mot "pilote" prend systématiquement un "e" en français… ". In "Jeudi 12", de Marianne Shaw-Maire, 1996, p.41.
  • [02.2012] GynEva : les soeurs d’Icare à Genève avant 1940 (diaporama musical, 02’19’’, 5Mo). Format Flash.

    - Quant aux femmes pilotes de lignes suisses, dû au tardif droit de vote féminin de 1971, il faut attendre 1975 pour les rencontrer :

    [02.2013] Femmes et pilotes de ligne franco-suisses (1967-2001) (diaporama musical, 04’02’’, 9Mo). Format Flash.

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