Il est très souvent plus difficile d’être la première que le premier
Suzanne Bourquin Crisinel vient de réussir son brevet.
En dehors du vol à voile né dans le civil après la Première Guerre mondiale, l’aviation de l’entre-deux guerres est très souvent dirigée par de nombreux ex-pilotes militaires. Les aérodromes sont des lieux plutôt masculins, hormis quelques rares passagères… et encore ! L’aviation peut même parfois se voir qualifiée de machiste. Pourtant quelques femmes genevoises ne voient pas pourquoi elles n’auraient pas accès à cet univers, comme cela se fait en France ou aux USA. Elles ont totalement raison ! Ce n’est pas pour autant que le parcours sera facile ; d’ailleurs moins d’une dizaine de femmes seront brevetées en Suisse de 1912 à 1934, tant en qualité d’aéronautes (ballon) que d’aviatrices.
Suzanne Bourquin-Crisinel (née en 1885) vole dès l’été 1930 comme passagère du pilote Jean-R. Pierroz de Lausanne. Dès 1932, Suzanne suit l’écolage personnalisé du Club Suisse d’Aviation à Cointrin, à bord d’un de Havilland Gipsy-Moth dans lequel Marcel Weber la guide depuis la place arrière (voir :Biogr.). La communication entre le moniteur et l’élève est rudimentaire – pas de radio ni de casque audio – et l’exercice de vol doit être bien préparé de vive voix, au sol et à l’avance. Les séances s’enchaînent. Weber n’a formé que des hommes jusque-là et Suzanne n’est pas aussi rapide à s’adapter que le souhaiterait son moniteur : Elle n’arrivera à rien ! dit-il. Finalement notre aviatrice va terminer sa formation à la Blécherette où exerce le Meyrinois Alphonse Kammacher, chef de place et également excellent instructeur. Suzanne obtient son brevet à Lausanne (no.250), devenant ainsi la 1ère femme brevetée avion de Romandie (1934). Par la suite elle volera régulièrement depuis Cointrin avec les appareils du Club. Les dessinateurs Kelen et Derso, qui caricaturèrent une trentaine de membres du Club en 1937, l’on très bien croquée avec son chapeau à fleurs et son petit chien dont se souvient encore le fils de Marcel Weber, alors adolescent. Suzanne habita au no.2 de la rue Michel Chauvet au moins jusqu’en 1962.
Née sous une bonne étoile, avec du talent et du caractère
Dès 1923, la Société des Nations, ancêtre de l’ONU, compte une délégation chinoise. Vers 1930 M. Yulan Tcheng Pai-feng et son épouse Ya-Ching (1912-1998) s’installent au 22 de la rue William Favre, où naissent leurs deux enfants. Elle n’est pas particulièrement heureuse dans cette situation de mère de famille. Pourtant, privilégiée par rapport à l’immense majorité des femmes chinoises, car issue d’un milieu aisé, elle conduit une voiture, bénéficie d’une nurse, côtoie des gens importants et dispose de temps libre. Durant l’été 1933, Ya-Ching assiste à son 1er meeting aérien à Paris. Elle tombe réellement amoureuse de l’aéronautique et décide d’apprendre à piloter. En automne, à Genève, elle effectue son baptême de l’air à Cointrin dans le vieux Caudron-G3 haubané de François Durafour, semblable à celui qu’il posa au mont Blanc (voir :Récit). L’avion survole le Salève, les Alpes proches, en un vol un peu tourmenté dû au relief. Peu après, Ya-Ching doutera quelques jours du bien fondé de son choix, mais l’avenir ne fera que la conforter.
Le laisser-passer de Lee Ya-Ching (-Tcheng) à l’Aéro-Club de Genève (1933).
Elle s’inscrit comme élève pilote au Club et débute sa formation en octobre, sous la tutelle de Marcel Weber. L’avion utilisé est un de Havilland Tiger-Moth presque neuf (CH-359) et toutes les appréhensions de Ya-Ching s’effacent en ces occasions. Avec sa petite taille, il faut certainement l’asseoir sur un ou deux parachutes et adapter les palonniers pour qu’elle puisse bénéficier d’une vue dégagée dans le cockpit. L’écolage dans cet avion ouvert, en plein hiver 1933-34, nécessite une volonté farouche et un caractère bien trempé. Mais le pilotage devient une passion et la compagnie des aviateurs un vrai plaisir. Et même quand le temps ne permet pas de voler, Ya-Ching traverse la ville et "monte" à Cointrin pour rester proche de ce milieu. Peu après, elle réussit les épreuves et se voit décerner le brevet I (no.586) le 6 août 1934, sous le nom de Ya Ching Tcheng. Elle est la première femme brevetée à Cointrin et probablement la dixième brevetée en Suisse. Elle va dorénavant voler seule au-dessus des nuages et jouir de cette immense liberté en trois dimensions. Ya-Ching ne s’arrête pas en si bon chemin et poursuit l’écolage. Elle décroche encore son brevet II en janvier 1935. Puis le couple émigre aux USA, où le mari, diplomate, rejoint une autre affectation.
Ce petit bout de femme divorcera et mènera par la suite une étonnante carrière aéronautique. Elle fait de la voltige aérienne, devient la 12ème femme pilote de Chine et sera la première femme pilote militaire chinoise. Ya-Ching Lee devra alors défendre les couleurs de son pays face à l’invasion japonaise. Elle sera momentanément starlette de cinéma et pilotera jusqu’à un âge avancé. Après son décès on découvrira dans ses documents personnels combien elle avait apprécié sa période d’écolage à l’Aéro-Club de Genève (Voir : Récit).
Quand mariage et déménagement vous amènent à toucher le ciel
Mme Germaine Varidel sera brevetée en 1938, (Kelen et Derso, 1937).
Ces deux pionnières ouvrent la porte à bien d’autres. Une certaine Mlle L’Hardy dotée d’un caractère dominateur et d’un pantalon de golf figure également au sein du dessin de Kelen & Derso. On la voit donnant ses ordres aux membres du groupe de vol à voile pour préparer l’appareil qu’elle va utiliser.
Quant à Germaine Varidel (née en 1900), une Jurassienne roulant les "r", elle adore les avions depuis son enfance. Elle s’installe avec son mari Ernest à Genève au 14 Quai de l’Ecole de Médecine. Elève-pilote dès juin 1936, elle décroche son brevet II en 1938. Comme tous ceux ou celles qui ont le feu sacré, elle a préparé son brevet tôt le matin, avant l’heure du bureau car elle est employée. Depuis son domicile et en bicyclette, à l’aube, elle grimpe la Servette et pédale sur plusieurs kilomètres pour rejoindre l’aérodrome, car aucun autobus ne va jusqu’à Cointrin !
Après la Deuxième Guerre mondiale, en 1951, Germaine pilote toujours : le Piper Cub ou le Leopard Moth (voir :Appareil). Autour d’elle, elle ne connaît alors que trois autres femmes-pilotes tandis qu’une autre est encore en formation.
En 1995, depuis sa maison de retraite jurassienne, Germaine affirmait : Je volais pour oublier les mesquineries de la terre... et : A mon sens, rien n’est plus beau que le survol des Alpes.
Ah, si elle avait pu se poser et redécoller depuis l’un de nos glaciers !
Mme L’Hardy donne ses ordres aux membres du vol à voile (Kelen & Derso 1937).
Revenons en 1937 où Kelen et Derso nous offrent deux derniers profils féminins du Club, que l’on distingue à droite de la brune Mme Varidel et à la gauche de Marcel Weber (photo du haut).
Une Mlle Dupuis est assise derrière Marcel Weber dans le Tiger Moth HB-UXO. Elle semble aussi avoir un fort caractère… nécessaire pour devenir UN pilote...
Derrière elle se trouve une femme blonde dont le nom n’a pas été mentionné par les artistes. Quel dommage de ne pas en savoir plus sur ces deux dernières aviatrices, dont le nom de famille a encore pu se modifier lors d’un mariage. Il convenait malgré tout de leur rendre hommage.
Au 21ème siècle, 75 ans plus tard, les femmes-pilotes, comme leurs homologues masculins, figurent à n’importe quel poste de pilotage civil ou militaire.
En 2010 l’une d’entre-elles n’est-elle pas la leader de la Patrouille de France ? Le commandant Virginie Guyot !