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Le 1er passager genevois d’un ballon s’envole avec un poney et sa cavalière (1852, 1867) [vidéo]

 

En 1850 la mode aérostatique parisienne est à l’envol de ballon sous lequel un cheval et son cavalier sont arrimés. Le couple Poitevin est devenu expert en la matière multipliant les chevaux sous leur ballon à gaz avec parfois même un carrosse. Ils feront plusieurs démonstrations du genre à Genève à partir de 1852. Ce sera l’occasion aussi d’emporter à leur bord le 1er passager genevois, Charles Lafontaine, qui a su nous en décrire toutes les péripéties.


L’entrée du Stand de tir, à la Coulouvrenière, ou place du Tirage (1860), que devaient franchir ceux qui voulaient approcher les départs des ballons avec chevaux attachés ou non, menés par le couple Poitevin à Genève entre 1852 et 1867.

On suspend des cavaliers sous des ballons pour amuser les foules

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Mr Poitevin "sur un cheval vivant". Affiche parisienne d’avant 1859.

Depuis l’invention du ballon, les "forains-aérostiers" ont eu de la peine à varier leurs envolées devant un public qui devint rapidement blasé et apathique à la vue d’une simple ascension. Des aéronautes vont donc utiliser le parachute ou mener des ascensions avec des gros animaux dans le but de briser la monotonie. La 1ère ascension emportant un cheval remonte à 1798, œuvre du Français Pierre Testu-Brissy qui chevauche sa monture placée et sanglée sur une plateforme, remplaçant une nacelle et suspendue sous un ballon à gaz. Margat, un compatriote, fait de même depuis le jardin de Tivoli à Paris, le 5 juin 1816, assis sur la réplique factice d’un cerf que le public baptise très vite "coco". Quelque 34 ans passent et un couple français excelle dans les "ascensions équestres" : Jean Eugène et Rosalie Poitevin. Le 14 juillet 1850, du Champ de Mars (Paris), Mr Poitevin s’élève enfourchant un cheval. Les démonstrations continuent à Londres en 1852, où Mme Poitevin, symbolisant Europe, veut s’élever sur un taureau représentant Jupiter. Après un seul essai, les Anglais interdisent cette pratique, décidant que la chose était cruelle pour les animaux ou la vue, mais supportent que l’on jette depuis la nacelle des chats et des chiens équipés de petits parachutes !?!. Ceci ne va pas empêcher les ascensions équestres de se voir ailleurs pendant 20 ans, dont à Genève.

Poitevin est alors l’un des aéronautes les plus célèbres et son épouse à aussi embrassé cette passion du ballon, de l’espace et du spectacle. A terme leur ballon emporte plusieurs chevaux et même un carrosse avec ses 2 coursiers. On les connait bien à Genève où ils réalisent la 1ère ascension locale d’un ballon le 26 septembre 1847 (voir : Récit). Ils sont de retour en ville en 1852 avec un programme amélioré. Installés dans le Stand de tir près de la Coulouvrenière, ils utilisent deux conduites partant de l’usine à gaz (actuelle zone Artamis) pour gonfler leur ballon "Zodiaque" au gaz de ville (durée 2h) pendant que 20 hommes maintiennent le tout à terre. Ce ballon de 50.000 pieds cubiques en soie épaisse est équipé d’une soupape réglable à son sommet. Un immense filet le recouvre auquel on attache une nacelle circulaire muni d’une trappe en son centre.

L’un des aéronautes volera dans cette nacelle alors que l’autre, arrivant trottinant assis sur sa monture, sera attaché au tout par des sangles traversant la dite trappe. Le décollage s’effectue ainsi, avec le cavalier en place sur son destrier ! Après une 1ère envolée où le mari chevauche un poney effectuant sa 50ème ascension, le dimanche 18 avril, un Français de Genève réussit à participer à une ascension avec eux le dimanche suivant. Il est le 1er habitant du canton à mener une telle expérience qu’il a relaté dans ses mémoires. Charles Lafontaine (1803 ?-1892) est un "magnétiseur" connu, qui soigne des patients au quai des Bergues ou à la rue du Mont-Blanc. Il rédigera plusieurs documents scientifiques et articles sur le magnétisme. Voici modernisé et raccourci le récit de ses aventures aérostatiques :

Le 25 avril 1852 : 1er passager Genevois à bord d’un ballon, mais aussi un poney !

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Paris, le 14 juillet 1850, 1ère ascension équestre de Poitevin.

"Pour beaucoup de personnes une ascension est un danger plus ou moins grand pour lequel il faut un certain courage. Pour d’autres le but est plus sérieux : il est utile et scientifique et fait rêver à l’immense révolution qui s’opérera dans les sociétés. Je suis seulement poussé par la curiosité. J’ai le violent désir de savoir ce qu’on peut éprouver à quelque mille pieds de notre pauvre planète. Les préparatifs pour mettre la volumineuse masse du "Zodiaque" en état de s’élever dans les airs m’avaient frappé lors de la 1ère ascension, et c’était avec un vif intérêt que j’en avais suivi les plus petits détails. Tout en reconnaissant le danger qui pouvait exister, et sans être bien sûr de ne pas manquer de courage, j’allais trouver Mr Poitevin, aussitôt que j’eus connaissance d’une autre ascension."

"Nous sommes bientôt d’accord et je me retire tout joyeux, quoique un peu tourmenté. Poitevin ne s’engage que conditionnellement à m’enlever, il prévient que le gaz pourrait être trop lourd, l’atmosphère pourrait s’opposer à ce que l’on charge trop le ballon ; il ne veut rien décider avant l’heure même du départ, mais cependant il désire mettre mon nom dans les journaux et sur l’affiche. Après une telle publicité, s’il ne m’enlève pas avec lui, je serai couvert de ridicule. Le public n’admettrait pas que le refus vienne de lui, il préférerait penser que je recule au moment du départ. Je passe une mauvaise nuit ; j’adresse des prières à Eole pour qu’il ne souffle pas trop fort et à l’employé du gaz pour qu’il le réalise bien léger. Car nous sommes ainsi faits, le ridicule nous effraye plus que le danger !"

"C’est dans cet esprit que je me rends vers 15 heures, le 25 avril, dans l’enceinte. Le temps est calme, le gaz est plus léger que le dimanche précédent, l’employé a eu l’obligeance de passer la nuit pour fournir les meilleures couches du gaz. Tout est pour le mieux : le ballon est gonflé, je vais être enlevé. Mon inquiétude se dissipe lorsque j’aperçois Poitevin pesant son aérostat et il me semble qu’il ne peut pas se soulever. Oh ! J’avoue à ce moment que j’ai eu peur de ne pas partir. Aussi quand, quelques minutes plus tard, Poitevin me cherche des yeux et m’appelle, c’est en courant que je m’élance et que je saute dans la nacelle : une fois là, bien sûr de partir, ma joie est complète et mon calme reparait. Mme Poitevin se présente bientôt assise sur son poney. Son mari monte dans la nacelle et je me case le moins mal possible ; car on n’a pas toutes ses aises dans la petite corbeille percée au milieu où l’on ne sait pas où placer les pieds. Le poney est attaché, Poitevin donne ses derniers ordres avec la voix ferme d’un Cdt qui sent que le succès de la manœuvre dépend de l’exactitude avec laquelle on les exécutera."

"Aux mots "Lâchez, lâchez tous ensemble", nous nous élevons à une centaine de pieds. Pas de frayeur ni même de serrement dans la poitrine ou l’estomac, mais une sensation douce, inconnue s’empare de moi et j’ôte mon chapeau pour saluer le public, en le regardant se faire tout petit à mes yeux. La foule immense qui stationne sur les hauteurs des Tranchées s’amoindrit, l’espace se resserre, la ville et la campagne diminuent de proportions appréciables à la vue, à mesure que pour nous l’horizon s’agrandit ; quelques secondes encore et nous voilà à une grande hauteur. Je demande à l’intrépide Mme Poitevin comment elle se sent sur son cheval ? "Très bien" me répond-elle, "mais c’est à vous qu’il faut poser cette question". "Oh ! Mais je suis on ne peut plus heureux de ce que je vois." Bientôt après sa voix se fait entendre : "Mon ami, je désirerai monter." "Bien, bien" répond calmement son mari qui continue à mettre en ordre des cordages. Mme Poitevin répète sa demande en ajoutant : "Je me fatigue." Alors son mari lui dit "Vous pouvez maintenant." La courageuse écuyère se lève debout sur son cheval, prend le devant de sa robe d’amazone et la met entre ses dents, puis, sans quitter sa cravache, monte tranquillement à l’échelle de corde : sa tête apparaît au trou de notre plancher ; je lui propose de l’aider mais elle me répond : "C’est inutile." puis elle est près de nous, assise, si l’on veut ….

Moments d’extase, révélation et ouverture de l’esprit

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Caricatures d’ascensions à plusieurs montures des Poitevin. 1 - Poussé par la faim,le cheval du groom mange ce qui se trouve devant lui. 2 - Le domestique menace de couper la corde s’il n’est pas augmenté de suite. 3 - Le domestique des Poitevin perd sa place.

"Tout cela s’est dit et fait avec un calme, un sang froid qu’il est impossible de pouvoir rendre et que l’on peut comprendre que dans cette position, au milieu de ce silence entier de la nature même et qui ne se trouve que là ; dans cette immensité dont l’horizon recule à chaque seconde, dans cette atmosphère dont la pureté dégage le corps et l’âme de tout ce qui appartient à la terre, au milieu de ce vide il n’est point de sentiments terrestres ; tout est grandiose … toutes sensations dont mon âme est envahie en apercevant le lac tout entier, et ses bords couverts de villes que je distingue très bien ; en voyant ces montagnes bleues, le Mont-Blanc, qui se dessine et nous domine encore ; le Salève, vers lequel nous allons, et que nous allons à peine heurter, puis le Jura, que la brume nous cache un peu. Ces champs, ces villes, ces rivières au-dessous de nous, ces points noirs qui semblent des fourmis, et qui sont des hommes. L’esprit s’arrête et l’âme reste ravie en extase devant ce panorama qui nous donne une idée de l’infini, et que l’on ne peut comprendre sur terre, où tout est limité. Aussi l’âme jouit-elle de ses facultés propres, et se réfugie-t-elle dans le sein de la divinité, en contemplant et en admirant. Dire le bonheur inconnu qui coule dans tout mon être et qui me pénètre, est impossible ; je suis envahi, magnétisé, par la grandeur du spectacle qui se déroule devant mes yeux."

"Arrivés vers 14-1500 mètres, nous n’avançons plus et tournons sur nous-mêmes ; je n’en éprouve cependant aucun malaise. Il fait une chaleur étouffante sous un fort soleil et Poitevin propose de descendre. Il lâche un peu de gaz, tire la corde de la soupape et nous descendons avec rapidité ce qui produit un air frais qui rafraîchit le visage. Nous sommes légèrement poussés vers Saint-Julien et Poitevin choisit un endroit propice. Nous continuons à descendre et bientôt les cris de tous les gens qui courent sur les routes frappent nos oreilles : ces premiers bruits de la terre me sont très désagréables et je ressens le vif regret de ne pouvoir remonter. Nous approchons ; nous ne sommes plus qu’à quelques centaines de pieds ; jusque là tout a été calme et tranquille chez nous : nos paroles avaient été douces, nos voix harmonieuses, nos regards exprimant la sérénité de nos âmes."

"Tout à coup cet homme sur qui repose toute la responsabilité, s’anime, l’énergie et le courage se peint sur son visage et dans ses yeux, sa parole devient brève et saccadée. C’est cette voix de commandement que l’on entendait au départ. Nous sommes près de la terre ; c’est l’heure de danger, il faut agir. Nous laissons filer l’ancre et bientôt elle atteint un champ qu’elle laboure. Un jeune homme de 15-16 ans saisit la corde. L’ancre, derrière lui, lui briserait les reins si le ballon s’élevait. Le malheureux est perdu ! A la voix de Poitevin, des hommes se précipitent en courant sur cette corde, ils en entourent un arbre. Quelques autres se saisissent de cordes de l’aérostat et le tirent dans le champ de luzerne choisi par Poitevin qui continue à laisser échapper le gaz par la soupape, de manière à nous poser doucement sur terre."

"C’est le cheval qui touche le sol en 1er ; il est tout aussi calme que dans les airs, où il suffisait de quelques paroles de Mme Poitevin pour qu’il reste tranquille. "Quittez vos pipes, ôtez vos cigares," crie Poitevin afin d’éviter que le feu ne prenne au gaz et n’enflamme un ballon qui a coûté 20.000 francs. Bientôt nous touchons terre sans secousse et le ballon se couche mollement, laissant échapper ce gaz qui infecte l’air [il contient du SO2] ; il nous faut crier et surveiller la foule qui nous entoure et veut toucher le ballon. Enfin, après une heure de travail, il est vide, plié et chargé sur un chariot. Nous prenons le chemin de Genève dans des voitures qui nous sont offertes obligeamment par des personnes accourues à notre descente."

L’aventure commence souvent au coin de sa rue

Après ces quelques vols d’avril 1852, le couple Poitevin est de nouveau à Genève en avril 1853, pratiquant toujours l’ascension équestre. On retrouve une dernière fois Mme veuve Poitevin en ville en septembre 1867 où Ch.Lafontaine à la chance de faire une seconde ascension avec elle, conventionnelle, le 29 septembre. Le 4 octobre, à 16h, cette dernière mène une ultime envolée assise sur un âne depuis le Stand de tir de la Coulouvrenière, en un vol qui se termine vers Sécheron dans un pré de l’ancienne campagne Mirabaud. Puis l’on n’entendra plus jamais parler de ce type d’événement. Les ballons vont gagner leur lettre de noblesse lors du siège de Paris où la ville est encerclée par les Prussiens. Trois de ces ballons postaux seront d’ailleurs exposés au Palais électoral de Genève en juin 1873. Mais Ch.Lafontaine n’a pas manqué de décrire également en détails son 2ème vol qui s’avère assez différent du 1er, ou le danger est probablement plus à terre que dans l’air, et dont voici la fin :

"Il n’y a pas le plus léger souffle et nous sommes restés pendant 15 minutes stationnaire à 1.200m de haut … nous mettons près d’une heure pour aller descendre dans la plaine au dessous de Lancy. Mais nous sommes bien dédommagés par l’immense et magnifique spectacle qui s’offre à nos regards …. Nous décidons de descendre dans un pré fauché … Nous filons l’ancre, puis, ouvrant la soupape, laissons échapper le gaz. Sans secousse nous touchons terre. Aussitôt nous sommes entourés par une foule énorme accourue à notre descente. Il nous faut combattre en quelque sorte, pour que le public ne se précipite pas sur le ballon, car chacun veut le toucher. Et encore n’avons-nous pu empêcher que quelques déchirures n’y soient faites. Cependant, plusieurs personnes qui comprennent notre danger font bonne garde tout autour en jetant les cris "A bas les cigares, à bas les pipes !". Nous faisons reculer la foule, mais presque aussitôt les premiers, poussés par les derniers, tombent pour ainsi dire sur l’aérostat qui exhale cependant son haleine infecte, capable d’asphyxier ceux qui approchent de trop près."

"Puis un énorme chien noir se jette dans les filets ! Quand il se sent pris, sans pouvoir remuer les pattes arrières, il crie, hurle, cherche à mordre. Plus il se débat et cherche à s’échapper, plus il s’emmêle dans les filets. Il faut couper et encore couper pour le dégager de cette prison. Enfin, le ballon vidé est emporté par 2 hommes. Nous nous dirigeons par un petit chemin jusqu’à la route, pour ne faire aucun dégât, puisque nous avons atterri dans un pré fauché. Mais la foule s’était élancée à travers des jardins où elle avait écrasé quelques choux. Ce dégât a été estimé à 250F par les propriétaires, réduit à 80F par le maire et à 15F par le garde-champêtre envoyé sur les lieux. Pour donner une idée de certaines personnes qui veulent exploiter tout événement, je dirai qu’un propriétaire a conduit le garde-champêtre dans un jardin clos, et que là il a réclamé une indemnité pour ses haricots … écrasés … détruits ? Non pas, mais gelés !"

 

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L’expérience de Pierre Testu-Brissy, le 16 octobre 1798. Son ballon était en fait une succession de 6 ballons juxtaposés.
Par : Jean-Claude Cailliez
Le :  dimanche 25 janvier 2009
  • Pour plus d’information, lire : Mémoires d’un magnétiseur etc., 2 vol, 1866, tome 2, pp:352-364, par Ch.Lafontaine, à la "Librairie"
  • Les ascensions équestres de ballons ! (1798-1867, diaporama musical, 02’44’’, 76Mo). Format QuickTime 7.5. minimum.

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