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Des avions très spéciaux espionnent les Alpes pour notre confort : ALPEX (1982) [vidéo]

 

Une partie du projet météo ALPEX se déroule au départ de Genève en mars-avril 1982. Le but est l’étude en détail des météos très change- antes des Alpes et celle du Golfe de Gênes pour maîtriser les prévisions, prévenir les effets variés des vents ou même la venue d’inondations. Des stations météos en montagne, des navires et plateformes en Méditerranée, des satellites, des mouchards dans les avions de ligne, un groupe de scientifiques de 20 nations sont complétés de plusieurs avions laboratoires spéciaux qui œuvrent au départ de Cointrin.


Photographié depuis le Lockheed Electra, l’Orion WP-3A (N42RF) de la NOAA a décollé de Cointrin pour un vol d’étude météo sur les Alpes, traquant le foehn (ph. : Météo-Suisse).

Le projet ALPEX, l’étude de la météo des Alpes au profit de la planète

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Le Lockh.Electra (N308D) du Nat.Center of Athmosph.Research basé à Cointrin (ph. : J.L.Altherr).

Organisé conjointement par l’Organisation Météorologique Mondiale (OMM-WHO) et le Conseil International pour la Science (ICSU), à la demande des Nations Unis, le projet ALPEX va faire faire de rapides progrès dans l’ensemble de la connaissance météorologique. Sous-ensemble du projet GARP, ALPEX débute en septembre 1981 et s’intéresse au printemps 1982 à la météo des Alpes (Alpine Experiment). Le but est de comprendre comment la perturbation des déplacements de masses d’air par la montagne peut engendrer des phénomènes aériens, marins et environnementaux dont certains sont localement dévastateurs. Cette expérience sur le terrain consiste en une action concertée des services météorologiques et de la communauté scientifique pour recueillir par divers moyens, puis analyser, les données captées dans les Alpes.

Après une planification détaillée de plusieurs années, 20 nations participent au projet et 65 chercheurs sont concentrés à Genève, siège de l’OMM. Pour la Suisse ALPEX est lancé par le directeur de Météo-Suisse, Thomas Gutermann, en collaboration avec l’EPFL de Zurich. Le directeur opérationnel national en est Jean Quiby. Météo-Suisse établit son centre de prévisions à Genève où l’on coordonne les informations recueillies par les vols de recherche et autres plates-formes d’instruments. Cette expérience permet aussi la mise en service du nouveau système de réseau automatique de mesures ANETZ au Service de la météorologie alpine déjà centenaire.

Des phénomènes capricieux, parfois dangereux, à prévenir

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Le Lock. Orion WP-3D "Kermit" de la NOAA à Genève, équipé d’une perche avant, radôme ventral, protubérance caudale, etc. (ph. : J.L.Altherr).

Il existe une grande variété de météos dans les Alpes liée à une très grande rapidité de passage de l’une à l’autre. Autre caractéristiques de ces climats, c’est aussi leur petite échelle, au niveau météo, et leur soudaine apparition ou disparition. Le fait qu’un important massif montagneux ait des effets importants sur la météo n’est pas une surprise, alors que l’on a déjà récolté près de 100 ans d’observations. Mais on n’en connait pas si bien que ça les mécanismes. La barrière montagneuse va effectivement dévier la circulation atmosphérique à la fois verticalement et horizontalement. Les Alpes se dressant principalement devant des vents d’ouest et des systèmes météos issus de l’Atlantique, elles causent des modifications importantes au déplacement d’air qui vont provoquer une variété d’effets locaux, certains parfois dramatiques.

Plus au Sud, le développement soudain d’une profonde dépression dans le Golfe de Gênes semblable à un système météo de l’Atlantique va se répercuter sur les Alpes. La dépression se développe très rapidement et est souvent associée à de forts vents, lourde pluie, inondation et orage qui surgissent dans le bassin méditerranéen. L’inondation catastrophique de Florence in 1966 était liée au développement d’une de ces dépressions, comme le sont les montées d’eaux périodiques qui touchent Venise. La vigueur de vents locaux comme le foehn et le mistral, peut parfois souffler avec une force destructive avec des conséquences bien connues. Les mois de mars et avril sont également propices à la présence de tels vents ainsi que la bise en Suisse et le bora en Yougoslavie, autres exemples.

Une flotte de rares avions à Genève-Cointrin

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Un équipage de près de 20 personne pour un équipement particulier (ph. : NOAA).

Dans les Alpes, la totalité des phénomènes provoqués par la montagne se trouvent réunis sur un territoire relativement réduit. C’est pourquoi l’aéroport de Genève-Cointrin, proche du siège de l’OMM et en bordure des Alpes, abrite une flotte d’avions particuliers du 1er mars au 30 avril. Ce sont surtout 3 ou 4 appareils que chacun verra sur les 17 qui évolueront jusqu’en automne. L’un est un quadrimoteur turbopropulseurs Lockheed Electra (N308D) du National Center of Athmospheric Research (USA), l’autre est l’un des 2 Lockheed Orion WP-3D (N42RF) du service météorologique du National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA, USA), un développement de l’Electra. Il y a encore un Falcon 20 gouvernemental allemand (D-FVLR) et un Piper Aztec français. Quant aux avions de ligne qui franchissent les Alpes, ils sont eux équipés d’une "boîte" à instruments qui complète encore la capture d’informations.

A la base, le Lockheed Orion est un avion de reconnaissance, de patrouille maritime, dont sont dérivées de nombreuses versions. Celle-ci, le WP-3D (Weather Patrol) est spécialement équipés pour la collecte des données météos et connu comme "chasseur d’ouragans" qu’il pénètre régulièrement au départ de Miami. L’appareil, apte à des missions de 9 à 10h, encombré de matériel électronique, abrite un équipage de 18-20 personnes. Il dépend du département américain du commerce qui supervise le NOAA spécialisé, lui, dans l’étude des mers, de l’atmosphère, de l’espace ou du soleil. Dernier détail : le N42RF est baptisé "Kermit, la grenouille (-météo) du "Bebête show", alors que l’avion jumeau de Miami se nomme "Miss Peggy".

Quelques journalistes genevois ont pu monter à bord. Jean-Claude Ferrier, de la Tribune de Genève, a même fait une mission sanglé dans l’Electra aux ordres du capitaine Bill Zinser, un calme sexagénaire. Partis pour rencontrer un courant de foehn, l’avion croise le Mont-Blanc dans les turbulences, survole l’Italie du Nord, fait plusieurs passages sur le Brenner ... mais le capricieux vent a disparu entre temps. On se lance sur un 2ème objectif vers Munich puis l’on rentre paisiblement à Genève. C’est dans la carlingue que l’on apprend que le "Chinook" est le nom du foehn dans les montagnes rocheuses. Un vol presque pour rien en somme, tant les phénomènes à analyser sont parfois volatiles. Il parait que l’équipage de l’Orion, plus jeune, a reçu un jour la foudre sur le Gothard. L’éclair est entré par l’avant de l’avion et ressortit par l’arrière. Ils ont dû se poser à Magadino pour une réparation d’urgence !

Grâce à de multiples vols sur des itinéraires prédéfinis, la récolte de nombreuses observations s’effectue ainsi sur la vitesse des vents locaux et de leur direction. Il va être possible d’étudier leurs composantes et de constater que les mécanismes qui les pilotent sont similaires ! Plus bas, au sol, le père de Jean-Luc Altherr travaille à la météo de Cointrin alors que son fils photographie déjà les rares carlingues du tarmac. Côté finances, les appareils étrangers bénéficient de taxes d’atterrissages réduites, de l’absence de taxe sur l’essence, un cadeau fiscal estimé alors à 750.000F.

De beaux résultats pour notre avenir et celle de la recherche

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Le Falcon-20 allemand, parmi 17 appareils variés qu’ALPEX amène à Cointrin en 1982 (ph. : J.L.Altherr).

Outres les stations météos automatiques ou non installées sur les sommets des Alpes, quelques 60 micro-barographes mémorisent avec précision les variations de pression le long du Gothard et du Brenner. En Méditerranée, les informations sont récoltées par 11 navires de recherche, des plateformes marines, plusieurs capteurs et jauges de marées. Le tout est complété par des images et données atmosphériques fournis par les satellites météos et des ballons-sondes. Cet immense lot de données de sources diverses est harmonisé pour pouvoir offrir une base de donnée jusque là jamais réalisée et accessible aux nations participantes. Le centre météo de Reading, près de Londres (ECMWF), concentre ces données dans son ordinateur géant (CDC-6600 / Cray- 1A). Elles seront redistribuées aux USA et en URSS pour leur traitement et viseront aussi à appliquer leurs résultats non seulement aux Alpes mais aux Montagnes rocheuses ou à l’Oural.

Complètement exploités depuis lors, ces données ont permis des avancées importantes dans la connaissance des effets de la montagne sur la circulation atmosphérique. Jusque là, on sous-estimait trop l’effet de blocage des masses d’air par les montagnes. En fait, ces masses d’air sont coupées en tranches dont la plus basse contournera le relief alors que la supérieure le survolera. Cette séparation provoque des systèmes météos dissemblables. La présence de la montagne dans les modèles numériques de l’atmosphère en sera donc grandement améliorée. Utilisée quotidiennement dans les prévisions météos elle a permis une meilleure anticipation des dépressions et des anticyclones et la prévision en général. La dépression du Golfe de Gênes, numérisé en 3 dimensions, dont les mécanismes sont maintenant connus, peut être anticipée.

Le projet ALPEX fut donc un grand succès. Si bien que la coopération entre les nations participantes, les administrations concernées et surtout les divers corps d’aviation ne s’est pas arrêtée là. La Suisse, l’Autriche, l’Allemagne et l’Italie ont ensuite créé un organisme intitulé "ALPEX Régional’ qui poursuit cette collaboration et continue à investiguer sur certains phénomènes météos très localisés des Alpes. Ces résultats on stimulé également la recherche, fournissant de nouvelles idées à exploiter par le monde scientifique ce qui devrait certainement donner encore d’autres résultats météorologiques dans le futur.

 

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La grenouille Kermit, "Sky Hopper", emblème de la météo et logo de l’avion Orion N42RF.
Par : Jean-Claude Cailliez
Le :  dimanche 1er mars 2009
  • Pour plus d’information, lire : The ALPEX experiment ; an international study programme on Alpine meteorology - 1982 Alpine Experiment. UNESCO Courier, 02.1987, by Roger Newson
  • ALPEX à Cointrin, mars-avril 1982 (diaporama couleur, musical, 2’37’’, 54Mo). Nécessite le plugin QuickTime 7.1.3 minimum.

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