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Un Ouragan dans le Léman : Louis Kaeser part plein gaz mais rentre à la rame (1907) [vidéo]

 

Inconditionnel du ballon à gaz, le Genevois Louis Kaeser ne cessera ses ascensions qu’en raison de la 1ère Guerre mondiale. Outsider du grand Spelterini, mais non breveté, il réalise quelques 87 envolées dès 1893, à une époque où les ballons se comptent en Suisse sur les 2 mains. Si un seul de ses vols finit dans les sapins, deux atterriront sur les lacs et alimenteront les quotidiens. Bien que se produisant sans aucune casse ni blessé, ce sont les premiers amerrissages d’Helvétie.


Reconstitution en forme d’ex-voto de l’alaquage du ballon "Ouragan" sur le lac Léman dans l’été 1907. Les 3 passagers sont secourus par de nombreuses barques et le ballon ramené à terre. Par E.Marpeau & B.Lagny, 2005, Musée du Léman, Nyon (VD).

Un ballon à gaz chute au milieu du lac Léman

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Neuchâtel le 21 juillet, peu avant de plonger dans le lac.

Dimanche 11 août 1907, jour de l’inauguration de la Place de Milan à Lausanne, Louis Kaeser débute une ascension dès 16h10, s’élevant depuis Montriond. A bord de son ballon "Ouragan" gonflé au gaz de ville (900 m3), il emporte deux passagers : Mr von Blotzheim de Saint-Blaise et Margot, mécanicien à Neuchâtel. Ils évoluent un certain temps au-dessus des coteaux de Lavaux. Mais la bise se lève et un coup de vent embarque le ballon du côté du Lac Léman. Le ballon ne peut pas dévier sa route ni se poser rapidement et se retrouve emporté au milieu du lac. Un autre coup de bise et tout à coup l’Ouragan descend rapidement jusqu’à ce que la nacelle vienne effleurer le niveau de l’eau. Les aéronautes sont au large de Rivaz, à 4km environ de la rive suisse. Il est 6h du soir. Dans la nacelle du ballon, les aérostiers s’affolent, ils sont trop près du plan d’eau. Puis la nacelle touche le Léman ! La course du ballon est stoppée ! Et plouf, voilà le bel aéronef qui pose son enveloppe sur la surface du lac.

De la rive, toute une flottille d’embarcations légères appareille à la rescousse, incluant le "Major Davel" du sauvetage de Cully, le "Doyen" de la Tour-de-Pelz, et le canot automobile de Mr Moser (Cully). Le "Fram" du sauvetage de Lutry rentre d’une promenade à St-Gingolph et se trouve à 3,5km du ballon. Ses sauveteurs font force de rames. Un instant on constate que le ballon se relève quelque peu et les marins croient trop vite que leur aide n’est plus nécessaire, mais on entend les appels des naufragés de l’air et les rameurs reprennent leur course vers le ballon en détresse. Le Fram arrive ainsi le 1er sur les lieux et porte secours aux aéronautes, les embarquant à son bord. Peu après arrivent le canot de la Tour-de-Pelz et celui de Cully. L’important est fait, mais il reste le plus difficile : le sauvetage du ballon : "On va le remorquer jusqu’au rivage !".

L’on essaye alors d’amener le ballon vers Rivaz. Tous les bateaux présents s’attèlent au ballon. Malgré la bise, on avance quelque peu, mais la brise de terre fraîchit et se fait plus forte. Un bon grain survient et le ballon faisant prise au vent, se met à son tour à remorquer les embarcations en sens inverse, à 20km/h, trainant quelque 32 rameurs et un canot à moteur ! L’Ouragan tire les embarcations vers la côte française jusqu’au milieu du lac ! Plus d’espoir de regagner la rive suisse et l’on doit changer de tactique. Trois équipes conviennent sagement de renoncer à Rivaz ainsi que les capitaines du "Major" et du "Doyen" : on décide de suivre le vent et les sauveteurs du Léman vont conduire les naufragés vers la côte de la Hte-Savoie. Et puisque l’on va dans le sens du vent, le "Doyen" regagne sa base ainsi que la plupart des autres bateaux. Seuls les canots de Lutry et de Cully restent à la peine tractant le ballon.

A cet instant, "on n’est plus sensible du tout à la cocasserie de la situation." Il est 11h du soir et les rameurs n’ont rien mangé depuis midi, chacun est "moulu des bras et des jarrets". Mais qui parle d’abandonner ? Ce n’est que 2 longues heures plus tard que les équipiers du "Fram" et du "Major Davel" abordent finalement la côte entre Meillerie et Evian. Là, après cette émouvante traversée, le ballon est enfin dégonflé. Heureusement, et de ce fait, les aéronautes n’ont jamais été immergés dans le lac. Puis tout le monde s’en va prendre une collation bien méritée à la pinte de St-Gingolph. Il faut bien sûr rentrer maintenant en Suisse. C’est en chantant pour ne pas s’endormir sur les rames que les 2 équipages regagnent Lutry et Cully où ils arrivent alors que l’aube se lève !

Un mois plus tôt, le ballon avait déjà amerri dans le lac de Neuchâtel

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Kaeser et Blanchard frères, déportés sur le lac de Neuchâtel, sauvés par des pêcheurs ("Ouragan", 21.07.1907).

Louis Kaeser possède des qualités et un certain courage, car trois semaines plus tôt, il avait déjà amerri dans le lac de Neuchâtel dans des conditions plus difficiles encore. En ce dimanche 21 juillet, s’élevant de Neuchâtel, il emmène dans ce même "’Ouragan" du Club Aéronautique les deux frères Blanchard habitant Mallerey. Partis à 18h20 du Collège de la Promenade, leur ballon s’élève jusqu’à 2.680m puis cherche finalement un endroit pour son atterrissage. Mais après plusieurs essais, il rencontre toujours des coups de Joran près du sol, bourrasques qui le ramènent près du lac. Puis l’aventure prend une tournure désagréable. Vers 20h, le ballon n’a plus de lest, on ouvre un peu la soupape et l’Ouragan fait une descente rapide dans le lac. Il s’arrête à quelques 1,5km du rivage, sans que l’enveloppe ne touche l’eau.

"Il n’y a plus qu’à se résigner à un plongeon" dit Kaeser. "On n’en meurt pas toujours !"… En effet, la nacelle s’enfonce doucement dans l’eau, puis le ballon demeure équilibré à fleur d’eau alors que les 3 passagers encore dans la nacelle ont de l’eau jusqu’au cou ! "Sauvez les pigeons !" Dans le panier-cage, les pigeons protestent par des roucoulements désespérés contre cette immersion imprévue. On s’empresse de les mettre en liberté ! Le secours va-t-il venir ? Enfin arrivent quelques cinq embarcations de Cudrefin, montées par des pêcheurs. Vers 20h, on procède à un remorquage lent et pénible du ballon qui aborde finalement sans encombre à Cudrefin. Remis de leurs émotions et pas trop mal en point, malgré cette équipée qui semblait périlleuse, les passagers organisent avec leurs sauveteurs une joyeuse soirée sur place dont on se souvient peut-être encore ( ?)

L’aéronaute genevois Louis Kaeser, pionnier en Romandie

L’aéronaute Louis Kaeser nait à Genève le 12.04.1876. On a souvent écrit son nom de façon erronée : "Kaiser". Fils d’un serrurier, il est amputé d’une jambe dans sa jeunesse suite à un accident. C’est à l’aérostier et aventurier du Pôle-nord, S.A.Andrée (1854-97), que Kaeser doit son inspiration. Il se lance en 1893 dans à la navigation aérienne à laquelle il s’investit corps et âme. C’est à Paris qu’il s’initie à la science aérostatique où il séjourne 3 ans. Sa 1ère ascension se tient à St-Denis à bord du ballon "Météore". Les années suivantes, il entreprend 27 ascensions libres dans la région parisienne ainsi qu’une centaine de montées en ballon-captif (ballons libres "Etoile de Mars", "Dyonisien"). D’un caractère passionné, Kaeser est toujours là dès qu’il s’agit d’aider une célébrité aux manœuvres de gonflage d’un ballon. Avec fierté, il collabore notamment avec S.A.Andrée, Louis Capazza, Mme du Gast, Edouard Surcouf, Henri Lachambre, Alberto Santos-Dumont, etc.

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Louis Kaeser (1876-19xx).

En 1896, Kaeser retourne dans sa patrie et dès l’automne devient directeur de "l’Ecole Suisse d’Aérostation" unique et 1ère organisation aéronautique suisse d’alors, crée à l’initiative d’Alexandre Liwentaal (voir : Récit). Les statuts visent à créer un corps d’aérostiers militaires, ce qui sera bien réalisé en 1896, mais par quelqu’un d’autre (voir : Récit). En 1900, cette association ayant capoté en l’absence de Liwentaal parti depuis 1 an en Allemagne travailler pour Zeppelin, Kaeser et le Lausannois Albert Barbey (1852-1926), fondent le 22 août la "Société Suisse d’aérostation", dédiée aux civils, et dont Kaeser sera aussi le président. L’Aero-Club-de-Suisse (AéCS) n’existe alors pas encore. A la même époque, Kaeser participe aux essais du ballon gonflé à la vapeur que Liwentaal teste à Vernier en 1902 (voir : Récit).

Lorsque nait l’AéCS, en 1901, entièrement dévouée aux "plus légers que l’air" les autres associations d’aérostiers s’y rattachent ou disparaissent. Kaeser fait d’ailleurs parti des membres fondateurs, mentionné comme typographe, à l’imprimerie Talchet d’Orbe. Mais il va quitter très rapidement cette organisation faîtière et garder son autonomie pour fonder le "Club Aéronautique Suisse" de Saint-Imier ou le "Club Aéronautique Helvetica" à Neuchâtel (janv. 1909). Il sera par la suite employé durant 11 ans par l’imprimerie Tenthorey Frères de Payerne où il créera encore "L’Aéro Club de Payerne" (1912). Outsider helvétique du grand Spelterini (voir : Récit), Kaeser fait la promotion suisse du vol en ballon et ne sera jamais un pilote breveté. Il continue avec application ses voyages jusqu’en 1913 et totalise encore quelque 60 ascensions tant à Genève, Lausanne, Montreux, Yverdon, St-Imier, La Chaux-de-Fonds, Bienne, Bâle, Neuchâtel, Leysin, Berne, Fribourg, Porrentruy ou Payerne. A fin 1921, ce père de 8 enfants retournera à Genève, imprimeur pour la firme Lumina SA. On ignore la date de son décès… (... après mai 1950 ...)

Durant toute cette époque, cet "indépendant" utilise des ballons libres loués en France dont il change le nom presque comme il change de chemise : "L’Etoile du Léman", "Zodiac", "Le Jura" (1906), "Ouragan" (1907), "Météore" (="Le Jura", 1908), "Ville de Payerne" (="Le Jura", 1912), ou "Uranus" (1905) à l’instar de "l’Urania" du capitaine Spelterini. Quand au "Zénith" (1910) il appartient à Mr Schlaeppi, d’Orbe (1911). Dans les milieux aérophilatélistes, les cartes-souvenirs émises lors de différents voyages de Louis Kaeser, certaines lancées depuis le ballon, en font un propagandiste de 1er ordre et sont encore qualifiées de nos jours de "précieux documents de la poste suisse en ballon". Pour d’autres plus canailles, il sera dit qu’avec sa jambe de bois, Kaeser, cet aéronaute du dimanche, était mieux équipé que ses passagers pour pouvoir flotter dans les lacs de Neuchâtel et du Léman …

- Quelques ascensions de Louis Kaeser en Suisse conservées par la grande presse :

Date---------------- Ballon Départ Arrivée Remarques
Di 03.09.1905 Uranus Yverdon Belp Ateliers Surcouf, Paris, 1.200m3
Ve 26.09.1905 Uranus St-Imier Courfaivre
En 1906 Le Jura St-Imier Büren Ateliers Zodiac, Paris, 1.600m3
Di 01.07.1906 Le Jura Yverdon  ? Kaeser et 2 passagers
Ve 15.07.1906 Le Jura St-Imier Dotzingen 1 passager, à 3.280
Di 17.07.1906 Le Jura St-Imier Derendingen
Me 15.08.1906 Le Jura St-Imier Horriswil
Di 21.07.1907 Ouragan Neuchâtel Cudrefin Chute à l’eau (900m3)
Di 11.08.1907 Ouragan Lausanne Meillerie (F) Chute à l’eau
Di 01.09.1907 Ouragan Yverdon Suchy Monte à 4000m (record suisse=6000m)
Di 06.09.1908 Météore Yverdon Morges Prise de photos aériennes
Di 02.10.1910 Zénith Yverdon  ? 2.200m3, vol annoncé par presse
Ve 05.05.1911 Zénith Fribourg Courtens Avec Xavier Kessler (900m3)
Di 14.05.1911 Zénith Orbe  ? Vol annoncée par la presse
Di 02.07.1911 Zénith Montreux Château-d’Oex 2 passagers, chute en forêt
Di 01.09.1912 Ville de Payerne Payerne Ulmitz 1 passager
Di 15.09.1912 Ville de Payerne Yverdon Villars-le-Terroir 2 passagers
Di 31.08.1913 Ville de Payerne Payerne Montreux = "Le Jura"
Di 14.09.1913 Zodiac Schlieren Courrendlin Avec X.Kessler et 2 passagers

Pour information, le 1er brevet d’aérostier suisse est attribué en 1904. Jusqu’à 1914, on totalise moins de 600 ascensions de ballons pour toute la Suisse où l’on ne dénombre que 13 ballons libres.

 

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Kaeser participe aux essais du ballon à vapeur de Liwentaal en 1902 (Vernier, GE).
Par : Jean-Claude Cailliez
Le :  lundi 27 avril 2009

Pour plus d’informations : il n’y a que Pionnair

[05.2015] Louis Kaiser, posé sur le Léman est tracté vers la terre (1907) (Diaporama musical, 02’47’’, 7Mo). Format Flash.
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