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1er passager genevois : chaînon manquant vers les centaines de millions d’usagers de l’air à Cointrin (1912)

  Les premiers passagers d’un avion, en Suisse, dès l’automne 1910, sont souvent des femmes … et souvent "enlevées" par des Français ! Mais qui fut le 1er passager Genevois ? Quelles furent les 1ères impressions de cet acte complètement nouveau : l’envolée ? Deux passagers, un homme et une femme, nous livrent leur message, un rare moment poétique et psychologique sur Pionnair.

Ils sont ainsi le chaînon manquant entre la terre millénaire et les 260 millions (et plus) d’usagers de l’air dénombrés depuis lors à Cointrin !


Premier vol d’un passager aérien à bord d’un avion, en Suisse, à Lucerne, le 12 septembre 1910, le Français René Vallon emporte son épouse à bord de son biplan Farman.

Dès 1852, le gène est déjà installé dans la cellule

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Genève août 1912 : le Français Tétard décolle avec Mme Hélène Fenetral sur un hydravion à flotteurs.

Lors de la première ascension d’un ballon avec un passager (y.c. avec un poney à bord), en avril 1852, le 1er passager du bout du lac raconta ses émotions dans la presse et plus tard dans ses mémoires : Charles Delafontaine ouvrit ici une voie qui fera des émules (voir : Récit). En ce qui concerne les "plus lourd que l’air", près de 60 ans vont encore s’écouler.

Le 1er vol d’un avion avec un passager, en Suisse, revient au français René Vallon (1880-1911), le 12 septembre 1910 au meeting de Lucerne, à bord d’un biplan Sommer. La passagère est son épouse, qui est aussitôt baptisée Der lieberling der Luzerner. Sort cruel, le pilote disparaîtra hélas lors d’une démonstration aérienne à Shanghai, en Chine, devant sa femme, six mois plus tard.

Le 1er vol-passager d’un helvète sur le territoire Suisse serait celui du commandant d’état-major Otto Hilfiker emporté par le pilote français Claude Andrès (né en 1877), sur un biplan Farman à moteur 50cv, lors du meeting de Dübendorf, le 24 octobre 1910.

Le 1er vol-passager derrière un pilote suisse est celui d’Otto Charmey (1892-1944), ami de l’aviateur Ernest Failloubaz (1882-1919), réalisé à Avenches, le 12 janvier 1911, utilisant un biplan Dufaux-5 à moteur rotatif Gnôme.

Quant au 1er passager genevois, en dehors des rares élèves-pilotes de l’école d’aviation des frères Dufaux à Viry à l’automne 1910 (Beamish, Tournier, von Unruh, etc.), il semble que ce soit le membre du conseil du Club Suisse d’aviation (futur Aéro-Club de Genève), l’un de ses fondateurs, également commissaire sportif, un habitant de Collex Bossy : l’ingénieur Hermann Borel (1872-1959). L’homme est parti à Lyon-Bron pour réaliser son vol avec le franco-genevois Albert Kimmerling (voir : Biogr.), le 27 novembre 1910, et survola Lyon blanchie par la neige.

Au début de 1911, il semble donc que l’on ne connaisse guère plus d’une vingtaine d’Helvètes constituant le club très fermé des premiers passagers aériens … auxquels on doit ajouter la poignée de pilotes ayant embarqué avec leur instructeur de vol.

C’est surtout lors du 1er meeting d’hydravions dans la Rade de Genève (voir : Récit) que le public est véritablement convié, après avoir signé un décharge en cas d’accident et versé l’équivalent de 1.000 francs suisses actuels, à effectuer un vol au dessus de l’eau de quelques minutes sur le Lac Léman. En été 1912, ils seront une cinquantaine de volontaires, au moins ! Deux de ces passagers ont, exprimé quelques réflexions dans la presse au sujet de cette expérience absolument nouvelle ici, inconnue depuis que le glacier du Rhône quitta la région il y a 12.000 ans : un passager non clandestin aux initiales "Th. A." et la poète, écrivain et artiste Marcelle Eyris (née Rueff), à bord de l’appareil Donnet-Levêque du Français Conneau, alias André Beaumont (1880-1938), qui est ainsi devenue la 1ère genevoise à s’envo ?er en l’air.

"Un vol sur le Lac de Genève", par Th. A. (08.1912)

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Julienne Marchal, en costume d’aviatrice, passagère d’un vol de 200km en Blériot XI-2 (août 1913).

- "Ce qui va se passer apparaît comme un événement capital dans la vie. Voler, s’élever sur l’Impondérable par le moyen de cette machine, frêle d’aspect, lourde pourtant, puisque plusieurs hommes ne la meuvent qu’avec effort ; sous l’impulsion de ce moteur multi-branches, qui est, lui aussi, une chose de pesanteur, sous la force tourbillonnante de cette hélice affilée, brune, fragile, être enlevé au-dessus de l’eau bleue, quelle initiation étrange et grandiose !

Après avoir gravi jusqu’au siège métallique, petit, mais confortable, par la carcasse de l’aéroplane, en évitant de rompre les fils légers qui s’entrecroisent ou bien de déchirer la toile blanche et tendue, d’un geste on dit adieu à ceux qui restent sur la terre.

Un ronflement terrible en arrière ; l’aviateur s’assoit à son tour, devant, en contrebas. Avec l’aisance et le calme de l’habitude, il ordonne le départ. L’appareil, poussé par les hommes d’équipe, glisse vers le flot et, tout à coup, on se sent emporté par une puissance formidable, créée par ce colossal frelon bourdonnant derrière le gros cylindre jaune du réservoir d’essence. Sous cette vitesse vertigineuse, l’eau s’éclabousse un peu à l’étrave des deux canots-patins [flotteurs], et puis, sans effort apparent, sans qu’on s’en aperçoive autrement qu’à la distance qui maintenant sépare les flotteurs de la surface plane du lac, on vole.

Alors un sentiment nouveau, l’initiation grandiose et étrange, vous émeut profondément ; le paysage entier se transfigure en cet envol ; ce sont bien les rives connues, le luxe opulent des belles maisons, des parcs, des frondaisons ; c’est bien là, en arrière, la silhouette de la cité, mais sous l’empire d’une impression si puissante, tout à l’ivresse de la course dans le ciel, on découvre au paysage une expression élargie et nouvelle.

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Genève août 1912 : Mlle Eyris et le pilote Beaumont dans l’hydravion à coque.

En bas, la nappe bleue fuit et fuit sans cesse sous les grands rectangles de toile blanche, et s’enfonce peu à peu dans la profondeur ; on monte, on monte encore. O vertige qui vous emporte, vertige merveilleux et sans angoisse, où l’idée du danger disparaît, où cesse l’appréhension de la rupture d’un fil, de la chute possible dans les flots opaques ! L’aviateur, la main au levier où s’attachent les fils directeurs [commandes], d’un léger mouvement, modifie la course, vire ou bien, imprimant une oscillation lente au long volet de toile porté devant lui, par deux longs bras à mi-hauteur du biplan, commande à l’appareil de s’élever encore.

En bas, loin déjà, sur l’eau glauque qui file, file sans cesse en nappes frissonnantes, un canot automobile. Un léger vent s’est levé ; quelque tangage, quelque roulis. Dans la vitesse, le vent, l’air traversé n’ont plus d’à coup et vibrent et tremblent sur le visage.

A droite, à gauche, vous enserrant, les longs plans de toile ; derrière, l’allongement du corselet rigide [fuselage], avec, au bout, la queue blanche et rectangulaire, et, tout proche, le terriblement tournoiement, presque invisible, de l’hélice. L’oreille s’habitue à ce mugissement, à ce grondement constant, et l’oublie. Peu à peu le néophyte prend un peu plus de liberté, une sage audace, lâche une des barres de bois qui sont à portée de la main, lâche l’autre, regarde de tous les côtés.

Tout à coup, une descente rapide, après une cessation courte du bruit du moteur ; comme sur une escarpolette [balançoire] on se sent plonger ; l’aéroplane se relève, reprend son vol, les rives fuient, l’eau fuit ; un large demi-cercle s’accomplit et Genève paraît là-bas, lointain, vers laquelle on avance à tire d’aile.

Ainsi le grand oiseau décrit deux fois une vaste orbite. Puis il s’élève pour fondre vers la rive. A peine si l’on sent qu’il navigue de nouveau, qu’il s’est posé sans heurt, dans un léger jaillissement d’écume. A grande vitesse, il glisse vers le bord, qui se rapproche avec une folle rapidité. On va s’y briser. Sans choc, l’appareil doucement atteint le plan incliné. Salut à la terre des hommes ! "

"Lettre aérienne", de Marcelle Eyris, correspondante de "Femina" (08.1912)

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A nouveau le Français Maurice Tétard, avec Mme Bellanger-Duval.

- "Je me souviens d’une histoire que j’ai lue et dont la psychologie, aujourd’hui plus que jamais, me semble d’une extrême justesse. Un homme écrivait pour vivre ; il écrivait des nouvelles au jour le jour, de pauvres nouvelles banales et pénibles, que des feuilles inséraient. Un jour, sans savoir pourquoi ni comment – sans doute s’était-il trompé ? – cet homme fit un chef-d’œuvre. Un conte exquis, pénétrant, imprévu, qui bouleversa la critique et fit pleuvoir sur l’auteur des appréciations enthousiastes. Seulement, depuis cet "accident", l’écrivain souffrit tout le poids du génie. – Vous pouvez faire mieux que cela ! lui disait-on après lecture de ses manuscrits. Vous pouvez beaucoup mieux que cela ! Maintenant que vous nous avez montré de quoi vous êtes capable, ne nous donnez pas des "machines" pareilles" ! Restez en haut, que diable ! Vous faites des chefs-d’œuvre quand vous voulez ! Mais le pauvre homme avait beau s’épuiser la cervelle, son "chef-d’œuvre" était un hasard et plus jamais il n’en fit d’autre.

Je ne sais pourquoi j’ai songé à cela lorsque le grand aviateur Beaumont m’ayant fait une petite place dans ses ailes, on est venu me parler de courage et même d’héroïsme ! Tout pénible qu’il soit de s’enlever soi-même sa couronne, je dois à la vérité d’avouer que je ne me trouve digne d’aucun éloge. Il est des sentiments, qui selon les instants sont impossibles à éprouver et pas une seconde, lorsque nous sommes partis, je n’ai songé que je pourrais avoir peur. J’avais devant moi, pour guide merveilleux, un homme qui fait bon marché de sa vie ; la mesquinerie d’une crainte m’eut semblé grotesque comme une défaite ! Tout l’instinctif orgueil, toute la révolte atavique et lointaine se réveillait en moi ! Fuir le danger ? Mais je l’appelais, au contraire ! Le danger, cela existe-t-il ? Et puis, qu’est-ce que cela fait ?

Ne venez pas me dire que nous marchions vers la conquête chimérique, que je n’étais qu’un fardeau passif et sans gloire, que le héros qui nous guidait méritait seul la houle frénétique qui montait d’en bas ! Je le sais, mais je ne veux pas l’entendre ! Ne venez pas me dire que la chute n’eut été qu’un accident banal et que mon front n’eut demandé nul trophée : je fus la proie mythologique emportée par le dieu farouche et vainqueur de quelque primitive légende et nous touchions à quelque sublime destinée.

Le vide ? Oui il y a le vide en bas, mais je l’aime parce qu’il est mon ennemi et que nous triomphons de lui ! Le vide ! Il me fait mal… Je me penche cependant, je voudrais toucher le danger pour voir… Je voudrais qu’il vînt, pour être sûr que je n’ai pas peur de lui ! Je voudrais prouver à l’homme qui est là que mon courage vaudrait son héroïsme. La mort ?... Est-ce que cela compte ??

Peur ?? Au-dessus de la foule hurlante, dont les hommages vocifèrent comme des malédictions, nous allons, l’appareil pèse sur l’air dense comme un chemin sûr… nous allons ! Hurlez, peuple, vers les vainqueurs qui vous dominent ! Tomber ? Oui, peut-être tomberons-nous, mais nous n’y songeons pas ! Toutes les prouesses, toutes les audaces, toutes les folies, nous voulons les tenter !! Rien ne nous apaise et rien ne nous effraie, tout nous est possible … sauf avoir peur !"

Le public et les passagers s’y sont vite habitué : on n’en parlera à peine dès 1913

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Ernest Burri enlève deux passagers sur le Léman avec son hydroaéroplane.

Ce que certains estimaient dangereux ne laissa que peu de décès sur le sol Suisse en cette période pionnière. Le 15 décembre 1912, l’aviateur suisse Henri Cobioni (né en 1881, 32 ans) et son passager le journaliste de la Chaux-de-Fonds Auguste Bippert (né en 1875, 37 ans) s’écrasent avec un monoplan Blériot-XI sur le terrain des Eplatures, unique et triste rançon du progrès …

Mais le phénomène prend de l’ampleur après cette expérience genevoise du 1er meeting d’hydravions de l’été 1912 où des dizaines de passagers et passagères vécurent leur 1er frisson lors d’un baptême de l’air (voir : Récit). Pourtant l’on se lasse vite de tout et lors du 2ème meeting genevois d’hydravions dans la Rade, à l’été 1913, le nom des passagers n’est même quasiment plus cité dans la presse … dont l’aéronaute Louis Ansermier (voir : Biogr.)

Puis viendra la "Grande guerre" et il faudra attendre l’année 1920 pour, qu’en Suisse, des genevois s’installent de nouveau à bord d’hydravions ou autres aéronefs… on sait où cela va déboucher … Aujourd’hui, un passager lambda ignore souvent la marque de l’appareil dans lequel il s’est assis, installé comme dans un wagon de chemin de fer, dans un bus aérien. Il ignore toujours le nom de son pilote, jusqu’à ce que celui-ci, un peu plus tard, finisse par l’annoncer dans les hauts-pareurs : "C’est le commandant Pinzgauer qui vous parle. Nous allons…"

Quelqu’un ne pourrait-il pas inventer un nouveau moyen de transport passionnant ?

 

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Rêve de genevoise devant l’Hanriot des frères Garbero ? "Va-t-’il m’emporter sur son fougueux destrier ... ?"...
Par : Jean-Claude Cailliez
Le :  lundi 1er février 2010

Pour plus d’informations ... il n’y a que Pionnair !

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