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L’odyssée du ballon "St-Gotthard" : seul et néophyte à bord d’un ballon dérivant à 6.000m d’altitude (1912)
  Le ballon, c’est du sport ! Un choc imprévu avec le sol expulse 3 aéronautes et tout le lest d’un ballon à gaz. Le passager restant, Daniel Jenny, qui fait là sa 1ère ascension, se voit abandonné, seul dans cette nacelle qui flotte lentement mais à 6.000m d’altitude en direction des Alpes. Va-t-il, dans la nuit, finir par s’écraser contre un sommet ? Fatalité ! Il n’y a plus qu’à attendre, sans aucun moyen d’agir. La fraîche soirée du 14 avril 1912 va mener ce vol du côté d’Annecy où se déroulera l’étape finale de cette aventure sans précédent.
Une relique : un fragment de la toile du ballon St-Gotthard, récupéré à Poisy (F, 74) près d’Annecy en 1912. La couleur jaune, extérieure, est celle d’un enduit inactinique au bichromate de plomb protégeant la toile caoutchoutée des ardeurs du soleil (col. O.Steinhauser).
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Gonflage du ballon "St Gotthard" à Schlieren (BE).

Dimanche 14 avril 1912 : A l’usine à gaz de Schlieren (ZH), l’aérostier militaire le Lt Ernst T.Santschi (1887-1955) termine le gonflage du ballon "St-Gotthard" (1650m3) appartenant à l’Aéro-Club de Suisse. A 25 ans, breveté aéronaute no.32 depuis le 17.12.1910, Santschi se prépare à un vol civil de 3 à 4 heures en direction sud-ouest, poussé par la Bise. Il embarque 3 passagers : les zurichois Arthur Wehrli (1875-1915), photographe, le major Alfred Aeppli, du Crédit Suisse, ainsi que l’ingénieur Daniel Jenny d’Ennenda (Glaris). A 9h du matin l’ascension du ballon débute, par une météo excellente, survolant les lacs de Hallwyl et Sempach en direction de Berne… un vol sans histoire. D.Jenny nous raconte son 1er voyage en ballon, un chapitre helvétique qui aurait captivé l’écrivain français Jules Vernes :

Trois des quatre aéronautes et leur lest quittent brutalement la nacelle

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L’aérostier, le capitaine Ernst Traugott Santschi (1887-1955).

- DJ : "Le temps était superbe, le voyage s’effectuait sans le moindre incident. Vers 12h30, nous nous trouvions à Echallens (VD) et la bise nous poussait du côté du Jura. Apercevant le lac Léman et comme nous ne voulions pas passer la frontière, Santschi décida d’atterrir près de Cossonay dans le vallon abrité de la Venoge. Le ballon commença à descendre doucement, mais tout à coup, il fut saisi par un violent tourbillon et comme aspiré vers le sol. La descente fut alors vertigineuse, le ballon tomba d’un seul coup. Un choc violent se produisit, Wehrli fut projeté hors de la nacelle près de Daillens et, ainsi délesté, le ballon remonta de 600m pour retomber de nouveau."

- "Au moment où le ballon arrivait à terre, un violent coup de vent le coucha complètement. La nacelle bascula et tout ce qu’elle contenait fut projeté au sol. Je ne sais comment MM Santschi et Aeppli tombèrent. Pour moi, j’étais resté cramponné au rebord de la nacelle. Immédiatement après le choc, le ballon encore délesté de deux passagers et de tous les sacs de lest, fit un bond prodigieux et remonta avec une rapidité effrayante. Tout d’abord je ne me rendis pas compte de ce qui était arrivé, mais au bout de quelques secondes je retrouvai mon sang-froid et j’examinai la situation avec calme."

Nb : En prévision de l’atterrissage, E.Santschi, avait entouré autour de son bras la corde de déchirure pour dégonfler rapidement son ballon. Il s’est trouvé éjecté hors de la nacelle sans qu’il puisse expliquer comment et sans avoir rien ressenti de la corde qui entourait son bras. Il a la clavicule brisée. M. Aeppli s’est relevé avec une contusion à la jambe et une blessure à la main. Il s’est rendu seul à Cossonay-Gare où il prit le train pour Zurich.

Seul à très haute altitude, inexpérimenté et livré aux éléments

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Le "St-Gotthard" heurte le sol près de Daillens (VD) expulsant 3 hommes et tout le lest.

Ainsi délesté de 3 de ses passagers et de 12 sacs de sable, le ballon s’élève subitement à une hauteur de plus de 5.000m, emportant D.Jenny qui ne connait rien à la conduite d’un ballon. Le "St-Gotthard" stationne alors entre 2 et 3h immobile à grande altitude au-dessus de Rolle. Bien que la Bise souffle très fort dans les couches inférieures de l’atmosphère, l’air est calme en altitude. Le ballon traverse lentement le lac Léman, se dirigeant entre les Voirons et le Salève.

- DJ : "Je fus d’abord furieux contre mes 2 camarades qui m’abandonnaient ainsi, puis je pensais à appeler au secours, dans l’espoir que quelqu’un pourrait agripper la corde du guiderope, mais le ballon était déjà trop haut. Je cherchais alors à tirer la soupape d’échappement. Hélas le cordon s’était embrouillé dans les cordages et il était impossible de l’atteindre. A ce moment je regardais le baromètre enregistreur, il marquait une altitude de 5.000m. Le ballon montait toujours : il faisait un froid intense et je commençais à avoir des palpitations de cœur et à ressentir un malaise général."

- "Alors je me crus perdu ; je savais que si le ballon continuait à monter, c’était la mort certaine, et je n’avais aucun moyen d’arrêter l’ascension. Cependant je ne perdis pas mon calme un seul instant parce que cela n’aurait servi à rien et que je pensais qu’en me laissant aller au moindre découragement je diminuai d’autant le peu de chances qui me restaient de sauver ma vie. Je crois que le ballon atteignit une altitude de 6.000m, mais nos appareils n’enregistraient que jusqu’à 5.000m."

- "Cependant le ballon semblait s’être arrêté, il était presque immobile et planait au-dessus du Léman. Peu à peu les palpitations de cœur cessèrent et je me retrouvais en très bon état. Je pensais alors à me restaurer. Malheureusement le panier à provisions qui contenait tant de choses excellentes avait disparu et ce me fut une cruelle déception. Je regardais alors au-dessous de moi. La vue était merveilleuse, mais à la hauteur où je planais, les Alpes et le Mont-Blanc me paraissaient singulièrement diminués ; le lac me faisait l’effet d’un miroir étincelant."

Nb : De l’observatoire de Genève on examina le ballon au telescope sans apercevoir de passager.

Un atterrissage en Savoie avec l’aide d’arbres fruitiers

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Daniel Jenny sautera de la nacelle dans les branches d’un noyer près d’Annecy.

- DJ : "Le ballon resta ainsi assez longtemps, se dirigeant tout doucement vers le Salève, que je reconnaissait fort bien. Vers 4h je me trouvais au-dessus d’Annemasse ; il me semblait alors que j’étais à une altitude un peu moins élevée. Je me dis que dès que le soleil serait couché, le ballon se refroidirait et devrait descendre. Dans la prévision d’une chute, je cherchai ce que je pourrais faire pour diminuer le danger. Il ne restait aucun sac de lest pour faciliter la manœuvre d’atterrissage et cela constituait le véritable péril. J’aperçus alors la bâche du ballon qui était roulée, et attachée contre la nacelle. Je défis le paquet, qui pouvait bien peser près de 30kg, et je roulai de nouveau la bâche de façon à pouvoir la jeter le moment voulu. Ce lest d’un nouveau genre me donna tout de suite un sentiment de sécurité, parce que lors de l’atterrissage, je pouvais au besoin faire une manœuvre qui ne dépendrait que de ma volonté et de mon sang-froid."

- "A partir de ce moment, je repris confiance et je pensai que j’avais encore une chance de me tirer sans trop de mal de l’aventure. Je me couchais au fond de la nacelle, attendant les événements. Vers 5h, la température ayant baissé, le ballon commença à descendre lentement. A 5h30 le baromètre enregistrait l’altitude de 4.000m ; je me trouvais au-dessus de Reigner. Puis la descente s’effectua de plus en plus rapidement. A partir de 2.000m elle devint très rapide. A partir de 500m, le ballon fut violemment entraîné par la Bise dans la direction d’Annecy et continua à descendre. "

- "Pensant que l’atterrissage allait se produire d’un instant à l’autre, je sortis de la nacelle et me suspendis aux cordages pour pouvoir sauter à terre au bon moment. Je tenais le paquet formé par la bâche avec les pieds. A un moment donné le ballon était tout près du sol et arrivait à toute vitesse contre un rideau d’arbres. Je lâchais alors la bâche. Le "St-Gotthard" fit un bond, passa au-dessus des arbres puis redescendit lentement au milieu d’un verger. Un brusque coup de vent coucha le ballon et j’arrivais, la tête la première, au milieu des branches d’un noyer. Je lâchais les cordes auxquelles je me tenais et saisit une branche. J’étais sauvé !"

- "Cependant le ballon avait fait un nouveau bond pour aller finalement tomber à quelques mètres, contre un poirier qui fut brisé net par la nacelle, brisée également. Je descendis tranquillement de mon arbre et me retrouvai sain et sauf sur la terre ; je ne m’étais pas fait la moindre blessure. J’avais seulement quelques écorchures aux mains. A ce moment je vis arriver un paysan et un gendarme qui très aimablement me conduisirent dans une ferme voisine et m’offrirent de l’eau de vie pour me réconforter. Afin de ne pas désobliger ce braves gens, je trinquai avec eux, mais je n’avais aucunement besoin de cordial."

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Le ballon c’est du sport ! Caricature d’André Gilles du célèbre aéronaute et photographe français "Nadar" (1867).

Après 9h de vol dont 6h d’inquiétude : le Happy end !

- "J’appris du gendarme que je me trouvais à Poisy, à quelques kilomètres d’Annecy. Je demandai alors une voiture pour être conduit à Annecy de façon à pouvoir téléphoner à ma famille. Pendant qu’on allait chercher le véhicule, je mis en lieu sûr les quelques appareils et je dégonflais le ballon qui resta ensuite sous la garde des douaniers. Le maire de Poisy, et une foule de personnes arrivèrent quelque temps après. Tout le monde fut charmant avec moi et chacun fit de son mieux pour m’être utile."

- "Je me rendis le soir même à Annecy, je télégraphiais à ma famille, puis je passais une excellente nuit. Lundi, je suis retourné à Poisy pour dégager le ballon. Ce ne fut guère facile ; il fallut abattre deux arbres. Enfin, grâce à l’aide des douaniers et des gendarmes, le ballon fut transporté sur un char, conduit à la gare d’Annecy et enregistré pour Zurich. Après cela, je suis retourné à Annecy, j’ai visité la ville et ses environs et, mardi matin, j’ai pris le train pour Genève. Voilà toute mon histoire."

- "J’ai fait un merveilleux voyage et puisque je me suis tiré de cette aventure sain et sauf, je n’ai pas lieu de me plaindre. Au contraire, je suis même tout prêt à recommencer !" dit en souriant, M. Jenny en montant à Genève dans le train qui le ramènera ce soir chez lui à Ennenda."

Cet événement, relaté brièvement dans les quotidiens du monde entier, fut très vite oublié car le paquebot Titanic venait de couler dans le nuit du 14 au 15 avril 1912, quelques heures après l’épisode de Poisy. Quant au "St-Gotthard", il fera encore de nombreuses ascensions par la suite...

 

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Le ballon "St-Gotthard" a survécu à ses pérégrinations. Utilisé par l’armée suisse, il est vu ici à Chaumont (NE) en 1915, dans les contreforts du Jura.
Par : Jean-Claude Cailliez
Le :  vendredi 30 août 2013


- Ce qui pouvait arriver à ce ballon à gaz ne peut plus se produire à bord d’une récente montgolfière équipée de brûleurs.
- Les photos n&b utilisées ici n’ont pas été prises le jour même de l’odyssée de ce ballon.

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