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En ballon libre de Genève à Cercier : détails d’une ascension autour du Salève à la fin du 19ème siècle (1896)

 

En pleine Exposition nationale suisse à Genève, le gérant du ballon captif, mène une ascension en ballon libre avec 2 invités de marque, l’américain E. T. Webb et le genevois Arthur de Claparède (1852-1911). Quoique leur vol soit sans anicroche, le copieux récit qu’en fit Claparède dans la presse locale documente précisément ce qu’était une ascension et ses à-côtés, un fait peu courant jusqu’à la fin du 19ème siècle, alors que près de 60 personnes avaient quitté le sol genevois en ballon libre depuis l’origine du monde.


Préparation d’une ascension libre depuis Plainpalais (Genève) à l’été 1896, en pleine Exposition nationale suisse. Le ballon de 600m3 gonflé à l’hydrogène emportera bientôt 3 personnes.

En marge de l’Exposition nationale suisse, envol pour un moment de liberté

- Arthur de Claparède dixit : "Quitter la terre, fuir loin du monde, abandonner le sol de la planète où de l’aube qui blanchit à la nuit qui tombe nous sommes condamnés, pauvres attachés à la glèbe, de vivre chaque jour de notre vie quotidienne pour recommencer le lendemain, couper, ne fut-ce qu’un instant, le fil qui nous lie à ce globe terraqué, quel rêve et quelle joie !.... Grâce à l’aérostat de MM Baud frères, j’ai pu réaliser ce rêve le 31 juillet 1896, et j’ai éprouvé cette joie ineffable de voir de haut les hommes et les choses sans plus être mêlé – si ce n’est par l’ombre fugitive et intermittente projetée sur le sol par un ballon, petit disque noir, glissant rapide sur les prés verts et les champs plein d’épis mûrs. Il est 15h27 après-midi. Les ascensions du grand ballon captif sont momentanément suspendues et un public nombreux se presse autour du petit aérostat dans la nacelle – simple panier d’osier – duquel MM. Eugène Baud, E.-T. Webb et moi avons pris place. Le ballon est paré."

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Eugène Baud (1866-1926), aéronaute amateur, lors de l’examen pour son brevet d’aéronaute en 1923 (no.46).

- "Lâchez tout !" dit une voix… Une oscillation légère, à peine perceptible, du fond de la nacelle se fait sentir, et comme les personnages de certain tableau qu’on peut voir au palais des Beaux-arts, mais – je l’espère du moins – en une posture moins ridicule, nous voici entre ciel et terre à quelques pieds au-dessus du sol. Le ballon s’élève-t-il ? Nullement. Nous ne bougeons point : c’est le gravier qui fuit, la terre qui rapidement s’éloigne de nous. En un instant, et sans que nous ayons perçu le moindre mouvement, nous avons franchi le cours de l’Arve, qui roule à pleins bords ses eaux limoneuses grossies par les dernières pluies. Nous passons au-dessus du parc de l’Horticulture, voici la halle de l’Agriculture, et sous nos yeux émerveillés, se déroule le splendide panorama de l’Exposition nationale de Genève toute baignée de lumière et du lac aux flots de cobalt. Deux minutes après avoir quitté la terre, le baromètre anéroïde indique 350m et, comme le zéro de l’instrument a été réglé à l’altitude de notre point de départ, soit 378m au-dessus de la mer, nous sommes donc à 728m, c’est-à-dire à la hauteur de Monnetier."

- "L’aérostat affecté par MM. Baud aux ascensions libres de l’Exposition cube 600m3. Il est gonflé à l’hydrogène. Sa force ascensionnelle est donc de 660kg ; mais il faut en défalquer plus de 200 pour le poids de l’enveloppe, du filet, de la nacelle et des agrès d’atterrissage. Restent environ 440kg, permettant d’enlever 3 personnes tout en prenant une quantité de lest assez considérable, plus de 100kg, pour parer aux éventualités que peut offrir un pays aussi accidenté que le nôtre. L’enveloppe est en soie pongée de Chine de 1ère qualité, double ou même triple aux deux pôles du ballon. Le filet auquel est suspendue la nacelle est en cordelettes de chanvre d’une grande solidité. A 15h36, 9 minutes après notre départ, poussé par un léger souffle de bise, nous passons au-dessus de l’église paroissiale de Lancy. A ce moment, le soleil darde sur nous des rayons brûlants qui produisent une forte dilatation de l’hydrogène de notre aérostat. En quelques secondes nous montons à 600m (978m au-dessus de la mer), mais un nuage survenant, la dilatation cesse et nous descendons aussi rapidement que nous avons monté."

- "La force ascensionnelle a diminué de tout le gaz qui s’est échappé par l’orifice pendant la dilatation. Les objets grossissent avec une surprenante rapidité. Nous ne sommes bientôt plus qu’à 200m au-dessus du sol entre Lancy et Onex, et tandis que j’admire les conifères de la propriété Rochette, M. Baud, notre capitaine, vide à regret un premier sac de lest (nous en avons 7 de 20kg chacun) et d’un bond, mais sans secousse, sans même que nous n’éprouvions le moindre balancement, le ballon regagne et dépasse l’altitude où nous étions avant ce malencontreux nuage. A 15h45, nous sommes à 1.278m au-dessus du niveau de la mer, à 826m au-dessus du hameau d’Arare, dont les toits pittoresques s’étalent sous nos pieds. Cependant un gros nuage vient obscurcir le soleil et la brusque condensation qui en résulte nous fait, en quelques secondes, quitter les hauteurs où nous planions et redescendre jusqu’à n’être bientôt plus qu’à 100m à peine au-dessus d’Arare. La rapidité de la descente nous occasionne des bourdonnements d’oreilles désagréables mais qui ne durèrent que peu d’instant."

Survol des villages de la rive gauche du Rhône

- "Persuadés que nous allons atterrir, les paysans travaillant aux champs quittent leur ouvrage et nous hèlent à l’envie : "Où allez-vous ? Descendez-vous ? Que faites-vous par ici ?" Les ménagères se précipitent sur le seuil de leurs demeures ; les enfants courent de tous côtés en poussant de grands cris de joie ; un âne se met à braire avec conviction ; jusqu’aux poules picorant sur la grand’route et dans les cours des fermes qui participent au sympathique concert joué en notre honneur, gloussant avec frénésie, comme si elles avaient vu planer l’ombre d’un gigantesque "bon oiseau". Mais la population d’Arare en fut pour ses frais. Nous résistons à toutes ses avances et après avoir agité chapeaux et mouchoirs, nous poussons l’insensibilité jusqu’à lui jeter de la poudre aux yeux en vidant un 2ème sac de lest (20kg de sable d’Arve), et nous voilà remontant majestueusement (je me figure du moins que vue d’en bas notre ascension devait paraître majestueuse, mais c’est peut-être une illusion de ma part) jusqu’à une grande hauteur. Le soleil aidant, nous sommes rapidement, grâce à la dilatation, à l’altitude de 1.478m au-dessus de la mer."

- "Hélas pour nous, si la bise soufflait ce jour là dans les couches inférieures de l’atmosphère, elle ne se faisait plus sentir dans les couches élevées, où régnait, au contraire, le calme le plus complet. Bientôt même, sous l’action d’un léger vent du sud, nous revenons tout doucement en direction de Genève pour stationner un quart d’heure durant au-dessus d’Arare, dans une immobilité parfaite, à une altitude variant entre 1.500 et 1.550m, c’est-à-dire à plus de 1.100m au-dessus du hameau. A 16h30, le thermomètre centigrade marque 30 degrés au soleil. Et tandis qu’assis sur le rebord de la nacelle, je noircis, touriste honnête et observateur consciencieux, quelques pages de mon carnet, tout en regardant d’un œil ravi la merveilleuse vue panoramique qui s’étend sous mes pieds, voici que de nouveaux nuages viennent masquer le soleil et nous font redescendre de plus de 1000m. La bise nous a repris et nous pousse rapidement dans la direction du Mont-de-Sion ; mais nous continuons à descendre, nous ne sommes plus qu’à 150m au-dessus du sol. M. Baud est obligé de vider son 3ème sac de lest et nous remontons rapidement."

- "A 16h45, nous passons sur Bardonnex à l’altitude de 1.528m (1068m au-dessus du village). Puis la bise tombant, un courant d’air de l’ouest nous pousse du côté de Compesières. Voici l’église de l’ancienne commanderie qu’illustrèrent les templiers et les chevaliers de l’ordre de Saint jean de Jérusalem, sans parler du gouvernement de M. Carteret. Nous sommes bientôt au-dessus de Landecy : nous nous rapprochons des parois abruptes du Salève, qui paraissent formidables et…, nous reprenons la direction de Genève. Cela devient monotone. Une force irrésistible nous ramène toujours du côté de notre point de départ. Il semble que nous ne puissions pas franchir la frontière. Un aimant mystérieux nous attire pour la 3ème fois au dessus d’Arare, qui bientôt nous sera familier jusque dans les moindres détails. Serions-nous destinés, en cette ascension, à faire indéfiniment la navette entre le Plan-les-Ouates et St-Julien sans pouvoir même atteindre cette localité ?"

- "Et je me souviens de la "Rose de l’Infante", de cette rose effeuillée par un souffle d’air, tiède haleine de ce vent qui détruira, avec l’invincible Armada du roi Philippe II, toute la puissance de l’Espagne : "Madame dit la duègne avec sa face d’ombre à la petite fille étonnée et rêvant, tout sur terre appartient aux princes, hors le vent." Je me disais que les aéronautes sont logés à la même enseigne que les princes. Comme eux, ils se figurent volontiers qu’ils dominent la terre, parce qu’ils voient le pauvre monde au-dessous d’eux (leur situation, soit dit par parenthèse, me parait cependant préférable ; elle est plus élevée et, somme toute, à une époque révolutionnaire comme la nôtre, plus sûre) ; mais ils sont dans la dépendance d’un maître inflexible, despote aussi fantasque qu’inexorable : le vent. Ce serait sans doute trop beau s’il en était autrement. - Entre temps, les nuages se sont dissipés : une forte dilatation nous fait monter rapidement tandis qu’un léger souffle de bise nous ramène au-dessus des maisons de Bardonnex". A 16h48, nous sommes à l’altitude de 1.828m/mer ; à 16h50 à 2.078m."

 

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La région de Pinchat, Vessy et le pied du Salève à la "Belle époque".

Ascension de la muraille du Salève dans un panorama grandiose

- "Le vent nous rejette près du Salève. A 16h53 nous atteignîmes 2.178m ; à 16h54, 2.278m, dominant ainsi de près de 1.800m la Croix de Rozon. De vagues rumeurs montent de la terre jusqu’à nous. Nous ne distinguons plus guère les hommes ; et le bruit qu’ils font en s’agitant et en se démenant, selon leur habitude, arrivent atténué à nos oreilles, en un murmure confus et comme à travers un rêve. Nous nous élevons encore de 20m et demeurons stationnaires. A plusieurs reprises le ballon tourne lentement sur lui-même et tous les points de l’horizon viennent ainsi d’eux-mêmes s’offrir à nos regards. Et c’est véritablement un splendide coup d’œil. Tout le pays de Genève s’étale à nos pieds en carte de géographie. A l’est, le vieux Salève, écrasé, aplati et comme honteux de ne plus barrer l’horizon genevois de sa muraille rêche et escarpée, nous montre malgré-lui des croupes gazonnées et doucement infléchies derrières lesquelles nous suivons du regard le cours sinueux de l’Arve jusque bien au-delà du Môle. Nous pourrions compter les maisons du hameau de la Croisette et, vue d’où nous sommes, la tour des Pitons fait songer à ces atalaya mauresques de la côte atlantique d’Andalousie."

- "Avec ses campagnes de luxe, les arbres séculaires qui les ombragent, les bosquets disséminés çà et là, le canton de Genève tout entier fait l’effet d’un grand parc, d’un jardin anglais artistement planté pour le plaisir des yeux et la jouissance du propriétaire dont l’habitation seigneuriale – l’agglomération urbaine – sise au centre du domaine, au bord d’une pièce d’eau incomparable, laisse un souvenir qui ne s’efface plus lorsqu’on l’a contemplé de la nacelle d’un ballon à quelques 1.900m au-dessus de la plaine. L’œil charmé parcourt toute la gamme du vert depuis le feuillage sombre des sapins jusqu’aux teintes les plus claires des cultures maraichères, en passant par les tons intermédiaires des vignes et des prairies. Les champs de blé qui attendent la faulx du moissonneur font de grandes taches jaunes dans le verdoyant tapis, tandis que le réseau de nos routes et de nos chemins le strient d’innombrables raies d’une éclatante blancheur égayées par les toits pittoresques des villages, des hameaux et des maisons isolées."

- "Le Reculet ne nous masque plus les chaînes parallèles du Jura. Le Rhône et ses méandres capricieux, paraît un ruban de moire azuré jusqu’à son confluent avec l’Arve, gris au-delà, éblouissant comme de l’argent en fusion à partir de Dardagny et au sud du Vuache. De gros nuages noirs entassés sur les monts de Savoie limitent notre horizon du côté d’Annecy. Au nord c’est le lac d’un bleu intense sous l’action de la bise qui souffle en bas, la pointe de Bellerive, celle d’Yvoire, toute la courbe gracieuse du grand lac : Morges, Lausanne, les pentes du Jorat, plus loin Vevey et les coteaux de Lavaux ; plus près de nous, les Voirons et, sur sa colline, le château de Beauregard, brillant au soleil comme un phare. Panorama merveilleux et fugitif, hélas ! car nous n’en jouissons que peu d’instants. Tandis que nous ne nous lassons pas de contempler "cette terre riche et fertile, ce paysage unique, le plus beau dont l’œil humain fut jamais frappé" (J.J.Rousseau), de nouveaux et importuns nuages, qui déjà nous ont privés de la vue des grandes Alpes, voilent le soleil et, par la condensation qu’ils opèrent, nous font descendre de 800m en quelques secondes."

- "Une chute aussi rapide, encore qu’elle s’effectue d’une manière insensible et sans secousse, s’accompagne de forts bourdonnements d’oreilles et même d’une pression douloureuse dans les tempes, Cela ne dure que quelques minutes, et c’est d’ailleurs le seul désagrément que j’aie ressenti. Je n’ai éprouvé ni vertige ni malaise d’aucune sorte, et il en a été de même des mes deux compagnons d’ascension. Nous nous retrouvons bientôt au dessus de la grande route de Genève à Saint-Julien. Nous vidons un 4ème sac de lest afin de ne pas risquer d’atterrir, malgré nous, sur un train de la Cie des chemins de fer à voie étroite qui vient de quitter St-Julien et que nous voyons ramper à nos pieds sur la chaussée. Puis, soudain la bise fraîchissant, nous passons enfin la frontière, à 17h15, à 300m environ au-dessus de Perly et nous nous dirigeons à bonne vitesse droit sur le Mont-de-Sion."

 

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La vue sur l’Arve, Genève et sa rade, le Jura depuis le sommet du Salève, à plus de 1000m d’altitude. Le jet d’eau est à cet endroit depuis 1891.

Plané sur la vallée encaissée des Usses

- "Tandis qu’un bateau se meut sur l’eau, un ballon flotte dans l’air, et quelle que soit la vitesse du vent l’aérostat demeure au calme plat dans son milieu aérien. C’est bien là ce qui donne à la navigation aérienne le caractère qui lui est propre et la différencie de la navigation ordinaire, à laquelle on la compare trop souvent. C’est ainsi que sous l’action de la bise qui nous entraine, nous filons sans nous en douter avec une vitesse de 29km/h, dans la direction du Châble. Comme un long serpent noir, un train de marchandise venant d’Annemasse glisse à nos pieds avec un bruit de vieille ferraille qu’on secoue. La machine halète et siffle à l’approche de la gare de Saint-Julien. Avec quel dédain nous regardons ce pitoyable mode de locomotion, ceux-là seuls qui ont fait un voyage en ballon comprendront. Nous vidons un 5ème sac de lest et à 17h27, nous passons au-dessus du Châble. Nous nous rapprochons de plus en plus des hautes parois du Salève. A 17h45, nous atteignons le point culminant du col, entre Charly et Saint-Blaise, à proximité de ce dernier village et à l’altitude de 980 à 1.000m."

- "C’est dire que nous ne sommes guère qu’à quelque 100m du sol. Encore avons-nous dû, pour y parvenir, nous débarrasser des 2 derniers sacs de lest, tant les alternances de dilatation et de condensation par lesquelles nous avons passé nous ont fait perdre de gaz et ont, par conséquence, diminué la force ascensionnelle de l’aérostat. Privés de lest et désormais dans l’impossibilité de nous élever davantage en nous allégeant, nous sommes dans la situation d’un chasseur dont la cartouchière est vide ou d’une locomotive sans combustible. Notre ascension ne saurait plus durer bien longtemps. Cependant un nouvel horizon s’offre à nos regards. Au nord, les pentes du Mont de Sion nous masquent entièrement la vue de Genève et du bassin du Léman. Au sud s’ouvre un grand ravin, au fond duquel le torrent des Usses roule en écumant une onde tumultueuse. A nos pieds, des champs de blé, des vignes, des bouquets d’arbres, de gros noyers, de vieux pommiers chargés de fruits ; quelques troupeaux de vaches paissent dans les prairies, beaucoup de chèvres broutant aux haies le long de la route. Les paysans nous hèlent et nous crient : "Bon voyage !"

- "Jussy et Copponex fuient au-dessous de nous. En face, les pentes du versant de la rive gauche des Usses, plus loin le mont de la Balme ; plus loin les roches escarpées du Semnoz, les montagnes qui dominent le lac d’Annecy, dont nous entrevoyons à peine un instant une faible partie, car les nuages menaçants, qui depuis notre départ, nous ont joué plus d’un tour, ont peu à peu envahi tout l’horizon, à l’est, au sud et à l’ouest. Déjà il pleut sur le Jura et sur le Vuache. Le tonnerre gronde sourdement par intervalles. Notre ballon baisse de plus en plus et, comme je l’ai dit, nous sommes maintenant sans lest. A 17h55, nous franchissons le torrent des Usses, à 3km environ en aval du pont de la Caille, dont nous apercevons les piles monumentales. Cependant le versant de la rive gauche du ravin s’élève rapidement et il va falloir atterrir, sous peine de le faire bientôt malgré nous et plus rudement peut-être que nous le voudrions. D’ailleurs, l’orage approche."

- "Tout à coup, un éclair illumine le ciel, suivi, quelque secondes plus tard, du fracas du tonnerre. A l’est, sur le Jura, la masse chaotique des nuées parait un instant zébrée d’éclairs convulsifs. Un orage est toujours un spectacle grandiose. De la nacelle d’un ballon, ce n’est pas banal du tout. Mais voici qu’à notre gauche un nuage noir, poussé par je ne sais quel vent, parait venir à notre rencontre. Il a l’air sournois et ne nous promet rien de bon. Dans quelques minutes nous allons nous trouver entre 2 orages. Un seul serait déjà suffisant. M.Baud prend rapidement ses mesures en vue de l’atterrissage. Il jette le guide rope, car nous ne sommes plus qu’à quelque 50m du sol. La marche du ballon se ralentit sensiblement. A la lisière d’un bois s’ouvre un champ d’esparcette. Le lieu paraît propice, d’autant plus qu’une douzaine d’hommes occupés dans un champ de blé voisin ont déjà quitté leur ouvrage pour suivre l’aérostat et que nous aurons ainsi les bras nécessaires. A ce moment, le vent nous pousse sur le bois. Ce sont de jeunes arbres, surtout des aulnes et des bouleaux avec, plus loin de grands sapins."

 

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Le défilé des Usses, sous le pont de la Caille.

Atterrissage champêtre en Haute Savoie

- "Voici une petite clairière. Il n’y a pas à hésiter, car nous sommes à peine à 30m du sol et la cime des sapins en parait davantage. Or, faute de lest, nous ne pouvons plus nous élever. L’endroit parait d’ailleurs favorable. Le capitaine jette l’ancre. Une secousse assez forte, qui fait pencher la nacelle de côté, indique que l’ancre a pris et, M. Baud tirant aussitôt la corde de la soupape, pour laisser échapper le gaz, l’aérostat descend à pic et vient toucher le sol en frôlant les branches molles et flexibles des bouleaux et des vernes. La manœuvre a été si habilement exécutée que nous n’éprouvons pas le moindre choc. Nous avons atterri comme un oiseau se pose, et la nacelle demeure en place. Il n’y a pas le moindre traînage. Quatre ou cinq paysans se fraient un passage à travers les arbres, accourent et maintiennent la nacelle immobile pendant que nous sortons, M. Webb et moi, non sans avoir auparavant applaudi M. Baud et l’avoir chaudement félicité de l’habileté avec laquelle il a mené à bien l’opération toujours délicate de l’atterrissage. Il est 18h02. Notre ascension a duré 2h35 minutes."

- "Mais on ne saurait, sans danger pour l’enveloppe du ballon, procéder au dégonflement au milieu des arbres, par un vent dont nous sentons maintenant toute la force. Aussi, demeuré seul dans la nacelle, M. Baud laisse son ballon, allégé du poids de 2 passagers, s’élever à une trentaine de mètres et, en quelques secondes, il sort ainsi des arbres pour atterrir définitivement à l’orée du bois, à 50 pas du point où nous sommes descendus. De tous côtés, les paysans accourent et les douaniers aussi. On sait que le torrent des Usses fait frontière de la zone franche de la Haute Savoie, qui est en dehors du territoire douanier de la France. Cette ligne est si bien gardée par les agents des douanes qu’au moment de l’atterrissage, bien que nous fussions à une demi-heure du village le plus rapproché, un douanier sortant je ne sais d’où surgit comme par enchantement au moment où nous quittions la nacelle ; au bout de 5 minutes, il y en avait 3, et un quart d’heure après 5, dont un officier. Je me hâte d’ajouter qu’ils ont tous été d’une parfaite courtoisie et ont assisté en curieux qui paraissaient vraiment intéressés, et nullement en gabelous, à l’opération du dégonflement."

- "Cependant, plus de 150 personnes sont venues voir le ballon ; hommes, femmes enfants tous accourent à grandes enjambées. On est venu de plus de 2km de distance. Aidé par une douzaine de paysans, M. Baud procède au dégonflement de l’aérostat, opération délicate rendue plus difficile encore par l’orage qui éclate une dizaine de minutes après notre retour sur la terre. C’est par une pluie battante qu’elle a lieu, et l’on peut voir l’hydrogène s’échapper de la soupape, comme la vapeur d’une chaudière. Pendant ce temps, nous nous refugions, M. Webb et moi, dans une des maisons les plus proches à quelque 400 pas de là. Le ballon vidé, plié avec soin et roulé dans la nacelle avec le filet et les agrès d’atterrissage, M. Baud nous rejoint auprès de l’âtre hospitalier. Nous restons encore à nous sécher et à nous chauffer en devisant avec les maîtres du logis. Il s’agit de trouver un char à bancs qui puisse nous transporter, nous et notre aérostat, et ce n’est qu’à 20h30 passées que nous pouvons nous mettre en route."

 

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Caricature : en pleine montagne, l’aéronaute demande à des paysans où il se trouve.

- "Nous avons un assez long trajet en perspective ayant atterri à plus de 2km du village de Cercier, à l’altitude de 750m environ, à 23km de Genève à vol d’oiseau. Mais, hélas, nous ne planons plus : notre superbe aérostat n’est qu’un vulgaire colis pesant 220kg. Force nous est de suivre désormais les routes battues. Nous avons 33km de chemin à faire. D’abord à travers champs, puis par un assez mauvais chemin de dépouille, nous atteignons enfin une grande route qui aboutit au pont de la Caille, d’où, en suivant la route national de Genève à Chambéry, nous arrivons à Cruseilles. Il est 22h30. Nous n’avons rien mangé depuis midi ; nous avons reçu la pluie, sans compter que nous nous sommes élevés à 2.300m. Hors, chacun sait que rien n’aiguise l’appétit comme l’air des hauteurs ; aussi faisons-nous honneur au souper de l’hôtel de la Poste et la pluie recommençant à tomber, nous décidons de passe la nuit à Cruseilles. Le lendemain matin, avant 11h nous étions tous rentrés chez nous, enchantés de notre ascension, qui nous laissa avec le souvenir d’une jouissance indicible le vif regret qu’elle n’ait pas été de plus longue durée."

Happy end !

- "Ouais ! dira le lecteur, vous nous la baillez belle, vous vous en êtes bien tiré, j’en conviens, et je vous félicite ; mais vous avez été plus heureux que sage et vous n’en avez pas moins commis une grande imprudence. Songez donc un peu, je vous prie, à ce qui serait arrivé si l’enveloppe du ballon fût déchirée, si les mailles du filet s’étaient rompues, si la nacelle se fut décrochée, si la soupape n’avait pu s’ouvrir au moment voulu …Et si le gaz avait fait explosion, et si la foudre était tombée sur votre ballon… Et sans même supposer de semblables catastrophes, toujours est-il que vous pouviez accrocher un poteau télégraphique, une cheminée d’usine, être entraîné sur des sommités escarpées ; vous pouviez vous briser sur des rochers, vous noyer dans le lac. Ah ! On frémit, rien que d’y penser… Depuis 1783 plus de 20.000 personnes ont voyagé en ballon et l’on ne compte guère plus de 20 victimes, soit une pour mille ! En ballon libre on part, mais on ignore où et quand l’on arrivera, car le vent souffle où il veut et nul ne sait d’où il vient, ni où il va, et c’est là une sensation indéfinissable qui vaut à elle seule qu’on fasse une ascension pour l’éprouver." Signé : Dr Arthur de Claparède [président de la Société de Géographie de Genève].

 

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Rapatriement de la nacelle et repliage de l’enveloppe grâce à l’aide des habitants.
Par : Jean-Claude Cailliez
Le :  dimanche 10 septembre 2017
  • Pour plus d’information, lire : le Journal de Genève des 11, 15 et 19.08.1896 ; ou la notice "De Genève à Cercier", par A. de Claparède. Edit. Georg, 1898, 40p, à la Bibliothèque de Genève.
  • Nous ne possédons aucune image, gravure ou photo de cette ascension précise de l’été 1896.
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