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Visite et démonstration d’une escadrille française de chasse et de bombardement en armes (1919) [vidéo]

 

1919, la "Grande guerre" vient de se terminer et l’on n’imagine pas qu’il y en aura une seconde. Les vainqueurs pavoisent. Une escadrille de chasse et de bombardement est invitée à faire une visite amicale en Suisse romande, montrer ses appareils performants, ses victoires et ses médailles. L’aviation civile va renaître, il faut impressionner les esprits, les décideurs, avec des symboles forts. Lausanne pavoise, Genève déchante.


Le Breguet XIV-B2 français de bombardement qui s’est posé sur le terrain de Saint-Georges en avril 1919.

Des lausannois gâtés par les héros français de la guerre

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Un Breguet XIV fait un "cheval de bois" à Lausanne.

A la demande du directeur de l’école de vol Aéro de Lausanne et sur l’ordre de Clemenceau, une escadrille militaire française vient faire des démonstrations en Suisse romande. Ce sera la première fois que des appareils militaires étrangers arrivent en Suisse en temps de paix. L’événement est coordonné aux 25 ans des Jeux Olympique modernes dont le comité s’est installé à Lausanne en 1915. Première étape, l’aérodrome de la Blécherette (Lausanne) où les appareils venus de Nancy se poseront le dimanche 6 avril. Il s’agit d’un groupe constitué de membres hautement décorés de diverses escadrilles de l’Est de la France qui est composé de 5 chasseurs SPAD XIII et de 9 Breguet XIV-B2 de bombardement aux ordres du capitaine Lavergne.

Leur arrivée est en soi déjà une magnifique démonstration aérienne où les figures de voltige des SPAD sont appréciées. La veille, le terrain est encore recouvert de neige, le sol est détrempé, peu propice à l’atterrissage d’appareils de près d’une tonne, aussi l’un des Breguet s’y enfonce-t-il en se posant, brisant partiellement son aile, son hélice, sans autre incident, heureusement, terminant par un "cheval de bois" réparable. Le lundi ces appareils font des démonstrations publiques réussies et la foule peut les approcher facilement sur le terrain jusqu’au jeudi matin. Comme certains des avions sont équipés de mitrailleuses en état de marche, il est dit que la Berne fédérale envoya une directive pour interner ces appareils ... ce que personne ne s’empressa d’exécuter.

A Genève, un semblant de démonstration aérienne

Où accueillir ces appareils à Genève ? Heureusement, la Société de l’Arquebuse et de la Navigation, peu avant, a mis gracieusement à la disposition de l’Etat un terrain à Saint-Georges (commune du Petit-Lancy) à proximité du stand de tir qui lui appartient. Cette solution temporaire doit permettre de pallier aux premières nécessités aériennes, avant de trouver un lieu qui se prêtera réellement au développement futur de l’aviation commerciale. En ville, le jeudi 10 avril et dès 14h, une foule énorme envahie les quais, du parc Mon-Repos au parc des Eaux-Vives, dans l’attente de l’escadrille française. L’attrait de l’épisode lausannois a stimulé le peuple genevois qui n’a rien vu dans le genre depuis 5 à 6 ans. Hélas, on va lui servir une manifestation aérienne presque ridicule et émaillée de difficultés.

La foule patiente jusqu’à 16h30 où 3 biplans Bréguet sont enfin signalés. Ces derniers survolent les quais, le jardin anglais, l’île Rousseau, dans un vol classique sans fioritures acrobatique et partent se poser. Les autres avions n’ayant pas la provision d’essence voulue sont repartis le même jour directement de Lausanne pour la Lorraine ! Des 3 rescapés, l’un se pose à Saint-Georges (avion no.1) et les 2 autres atterrissent dans la campagne, l’un au Petit-Lancy [avion no.9, sergent-pilote Jacquot), et l’autre au-dessous de Chougny (avion no.4), dans la campagne de M. Ernest Favre (Vandoeuvre). C’est tout ce que l’on verra ce jour là !

Un des 3 Bréguets s’écrase à la Gradelle

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Le Bréguet XIV qui s’est écrasé à la Gradelle le 14 avril.

L’avion de Chougny va subir un accident spectaculaire au décollage et finir en morceaux. Le lundi 14 vers 11h, le sergent-pilote Hay, accompagné du maréchal des logis Urbain et du mécanicien Tison prennent place à bord de l’appareil et le moteur est mis en marche. "Péniblement l’appareil roule sur le terrain boueux puis décolle difficilement. Il prend un peu de hauteur, 50 m à peine, tourne au-dessus de la Gradelle (Chêne-Bougerie) ; puis brusquement vire de façon impressionnante sur une aile et va donner en plein dans un rideau d’arbres. Les spectateurs voient l’avion décrire un demi-cercle puis s’effondrer sur le sol. Le réservoir est crevé et l’avion brisé par le milieu. Parmi l’équipage, il n’y que des blessures légères heureusement. Le pilote attribue l’accident à la mauvaise qualité de l’essence américaine fournie à Lausanne et raconte l’incident comme suit : "Au départ, le moteur ne tournait qu’à 1.300 tours au lieu de 1.450. Aussitôt le décollage effectué, le moteur se mit à baisser brusquement pour finir par s’arrêter complètement. A ce moment je fis un virage pour reprendre le terrain d’atterrissage. Me trouvant trop court, une ligne d’arbres m’empêchait d’aller me poser sur le terrain de départ. Voulant éviter la mort de l’équipage, je suis rentré volontairement dans un arbre afin d’amortir la chute. C’est un miracle d’avoir échappé à la mort, nous avions 99 chances sur 100 d’être bouzillés." Le capitaine Lavergne qui avait aimablement accédé à la demande des Genevois de venir survoler la ville, n’est guère récompensé de sa politesse. Quant aux genevois, ils ne verront rein de plus !

L’aviation militaire suisse ne veut pas perdre la face

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Le Nieuport d’Alfred Comte à Saint-Georges, devant le stand de tir.

L’aviation militaire suisse ne voulut pas rester en retrait. Elle aussi a survécu à la guerre et va ainsi avoir enfin le droit de dépasser sa "frontière sud", la Venoge, et voler jusqu’à Genève. Deux meetings d’aviation militaire sont aussitôt mis sur pied à Lausanne et à Genève, sur les traces de l’escadrille française, du samedi 19 au samedi 26 avril 1919 (8 jours, comme les Français !) incluant le week-end de Pâques. Venu de Dübendorf à la Blécherette, dès le 19, un escadron de 7 avions militaire biplans Haefeli DH-3 de construction suisse est là. Alfred Comte et Oscar Bider, sur Nieuport à moteur Gnome 120 CV font de la voltige aérienne. Car le héros de l’air suisse-allemand, Bider est bien présent. A 28 ans, il vent de démissionner de l’armée pour co-diriger bientôt une compagnie aérienne ... mais il ne lui reste hélas que 72 jours à vivre à son retour à Dübendorf.... On compte 30.000 spectateurs le dimanche ; des vols avec passager ont lieu le lundi et le vendredi ce sera au tour des journalistes de prendre l’air.

Le jeudi 24, retardé d’un jour par la bise, les 9 avions militaire et leurs équipages volent vers le terrain de Saint-Georges à Genève. Ce sera une courte demi-journée de meeting aérien très attendue car il s’agit de la 1ère fois, depuis la création des Troupes d’aviation qu’elles vont tremper leurs trains d’atterrissage dans l’herbe genevoise. De très nombreux genevois de tout sexe et de tout âge sont juchés sur les toits depuis 9h du matin, pas refroidi par l’épisode du 10 avril. Ils vont être émerveillés et enthousiasmés. Les appareils arrivent à l’heure prévue, 9h45, avec une précision militaire. Les 7 avions se maintiennent à une altitude moyenne de 1.800 m. Pour la voltige, Bider monte à 4.000 m au-dessus de la ville. Pendant 30 minutes, on pratique quelques démonstrations spectaculaires, loopings, descentes en vrille et en feuille morte, glissade sur l’aile, "avec une aisance parfaite et dans un style impeccable". Les aviateurs lancent aussi des milliers de prospectus verts pour les représentations de "la Gloire qui chante" qui doit avoir lieu lundi et mardi au Grand Théâtre. Publicité efficace qui a son succès Puis les appareils se posent l’un après l’autre sur le terrain de Saint-Georges. A 10h15 tout est terminé.

Après le déjeuner, les aviateurs se rendent à deux pas de là, au cimetière Saint-Georges où reposent 2 pilotes, l’adjudant Parmelin, héros du Mont-Blanc, et le lieutenant Pagan victime l’an dernier d’un terrible accident lors d’un vol à Thoune. Avant de quitter Genève, pour une vingtaine de minutes, le lieutenant Rhyner emporte dans les airs le capitaine Junod directeur de la Tribune de Genève, tandis que l’aviateur Cartier enlève le major Jean Martin, rédacteur au Journal de Genève. Dans l’après-midi, les appareils repartent pour Lausanne marchant vent debout. Le soir, un banquet est offert par le Conseil d’Etat genevois, servi dans la salle des Rois réunissant les aviateurs revenus de Lausanne par la route et les représentants des autorités genevoises. De beaux discours... "Une journée qui aura fait avancer à grand pas la question de l’Aérodrome de Genève" car si Lausanne-Blécherette, équipé de hangars, a pu abriter plusieurs jours les avions militaires suisses ou français, Genève ne pouvait le faire, le bise en plus, réduisant ainsi drastiquement le temps que les appareils ont mis à la disposition des genevois. La Blécherette sera-t-elle le futur aéroport commercial de la Suisse-romande ?

 
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Les trois Breguet XIV B2 français de bombardement.
Par : Jean-Claude Cailliez
Le :  lundi 15 août 2005
  • Pour plus d’informations, voir : La Patrie Suisse Nos.667-668-669, d’avril-mai 1919, et "La Blécherette, 80 ans d’aviation", de Philippe Cornaz. Ed. Aéro-club de Suisse section vaudoise, à la "Librairie ".
  • Escadrilles militaires française et suisse (avril 1919) (Diaporama N&B, sonore, 02’49’’’, 71 Mo), nécessite le plugin QuickTime 7.5 minimum.

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