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Bombardiers américains à Cointrin, premiers quadrimoteurs militaires sur le sol genevois (1944) [4 vidéos]

 

Durant la 2ème Guerre mondiale, les mouvements aériens sur Cointrin sont presque inexistants. Le refuge de gros bombardiers américains blessés, en 1944, est pratiquement le seul événement aéronautique de l’année. Ces appareils sont les plus grands qui se soient jamais posés à Genève, premiers quadrimoteurs militaires visibles sur le tarmac et premiers avions à inaugurer la nouvelle piste en dur de 1200m terminée l’hiver précédent. Une foule immense vient voir le 1er appareil.


Des militaires suisses de la Troupe territoriale poussent un bombardier B-17G américain dans un hangar de Genève-Cointrin le 24 avril 1944, à 12h34.

L’aérodrome de Cointrin, zone militaire privée des mouvements d’avions

L’aviation civile et commerciale régulière est interrompue à Genève et en Suisse par décret du Conseil Fédéral le 27 août 1939, prenant effet au 1 septembre, pour une période indéterminée. Cette date est aussi celle de la mobilisation générale.

Dès cette époque et jusqu’en 1944, l’aérodrome de Cointrin devient une zone militaire qui est gardée par les Troupes territoriales. La station radio de Cointrin, comme les autres stations suisses, est à la disposition du service de renseignement des Troupes d’aviation et de DCA. "Le travail est pénible, souvent fastidieux, et le personnel non mobilisé est mis à rude épreuve. Par exemple, du 1er septembre 1939 au 1er février 1940, 3 personnes assurent une écoute permanente, sans un seul jour de repos". D’un autre côté, l’activité aéronautique est presque inexistante. Trop près de la frontière, les chasseurs suisses ne s’y aventurent pas. Pourtant il y a des milliers d’avions Alliés qui croisent dans le ciel d’Europe et une poignée d’entre eux va choisir de se poser à Cointrin, au printemps.

Plusieurs quadrimoteurs américains sur le tarmac

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Le B-17 à l’abri pour de longs mois.

Le premier bombardier américain qui se pose sur la piste apparaît le lundi 24 avril 1944. Unique B-17 "Flying Fortress" que verra Cointrin, il fait partie d’un raid de bombardement parti d’Angleterre à destination de Oberpfaffenhofen (D). Atteint par des chasseurs après avoir passé Strasbourg, un moteur du B-17 est en panne et son hélice en drapeau. Le pilote, le Lt Thomas R.McClure, quitte la formation, les bombes sont larguées, et le B-17 se dirige vers la Suisse. Ils sont encore atteints entre temps par un autre chasseur ennemi. Le moteur no.3 est en feu laissant l’hélice tourner au vent alors que la tourelle de mitrailleuse ventrale ne fonctionne plus. Un tir dans la carlingue blesse sérieusement l’un des mitrailleurs latéraux. Un impact de canon à l’arrière gauche touche juste derrière le mitrailleur de queue, le sergent G.A.Senheiser, causant d’autres dommages. Le B-17 passe la frontière suisse près de Bâle et le pilote pose son B-17 sur la piste en dur de l’aérodrome de Genève à12h34. Le mitrailleur blessé est emmené à l’hôpital cantonal genevois. On remise l’appareil dans un hangar de Cointrin pour de très longs mois.

Les 9 autres membres de l’équipage sont internés Un courrier daté du 28 avril annonça malheureusement à la mère de S/Sgt Herbert E.Swift, ingénieur de bord, matricule 16.064.748, qu’il est disparu au combat ("missing in action") depuis le 24 avril. Heureusement, un second courrier du 12 juin la prévient qu’il est sain et sauf, mais prisonnier en Suisse. Le 2ème Lt J.A.Stavast (bombardier) et le Sgt F.L.Frazee (radio) sont rapatriés et retrouvent l’Angleterre dès le 9 octobre. Le traitement favorable offert à ce 1er équipage ne semble pas avoir été appliqué aux équipages suivants, qui attendirent en Suisse la fin des hostilités.

Dès le 1er jour, l’avion attira une foule de nombreux curieux avec enfants qui parcouraient à pieds les kilomètres séparant la ville de Cointrin. Ce B-17 eut l’honneur involontaire d’être le 1er appareil à emprunter la nouvelle piste en béton de 2000m qui devait être inaugurée le mardi 25 par l’arrivée d’un DC-3 de Swissair transportant le Conseil d’administration de la compagnie aérienne et en présence des officiels genevois. Mais ce n’est pas fini !

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Le nez du B-24 "Rowdy Dowdys" à Cointrin (mai 1944).

Le 2ème visiteur arrive le lendemain du B-17, le 25, à 13h10’. Il s’agit cette fois-ci d’un B-24 "Liberator" qui participe à un raid de bombardement sur les usines d’aviation Macchi à Varèse dans le nord de l’Italie. Atteint par des Messerschmitt Bf-109G de la Luftwaffe, il a subi des dommages. Dix minutes après, son moteur no.1 perd de la puissance. Quelques minutes plus tard, les moteurs 2 et 4 aussi, créant divers problèmes. Avec un seul moteur à pleine puissance l’appareil perd de l’altitude et le pilote, le Lt Leonard S.Houston informe l’équipage de se préparer à évacuer l’avion. Cet avertissement est mal compris par 4 hommes de l’équipage qui abandonnent l’appareil aussitôt. Quelques minutes plus tard, 2 moteurs retournent à la vie mais comme l’appareil a perdu beaucoup d’altitude et se trouve séparé de sa formation, le pilote décide alors de se diriger vers la Suisse, plus proche que leur base italienne. De plus, ils sont prévenus qu’il y a toujours de nombreux chasseurs dans le nord de l’Italie, rendant leur retour à leur base quasi impossible. L’appareil se pose sans difficultés à Cointrin avec l’hélice en drapeau sur le moteur no.4. Les 6 hommes restants du "Rowdy Dowdys", indemnes, sont internés.

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Le B-24 "Fickle Finger of Faite" à Cointrin (mai 1944).

Il y a heureusement de la place dans les hangars de Cointrin à cette époque et 15 jours plus tard arrive un nouveau B-24. En mission avec 249 autres "Liberators" vers Epinal (F) le 2ème Lt William T. Shoup atteint sa cible puis prend le chemin du retour. Atteint par la DCA il ne peut plus rejoindre sa base et s’oriente vers la Suisse. Il pénètre l’espace national vers Fleurier et s’aligne sur Genève. Pensant la piste genevoise trop courte, il fait une seconde approche durant laquelle la DCA suisse lui tire dessus, croyant à une ruse. Le "Fickle Finger of Fate" et ses 10 membres d’équipage se posent sans encombre ce 11 mai.

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Dérive du B-24 du Lt Robert Daly à Cointrin (mai 1944).

Un mois chargé car le samedi 27 mai, un nouveau B-24 piloté par le Lt Robert Daly rejoint Cointrin à 13h10. Juste au moment où son groupe touchait sa cible, l’avion perd le moteur no.3. Peu de temps après le moteur no.2 doit être éteint. Un contrôle d’urgence révèle que cela est du à une erreur d’alimentation en carburant. Avant que l’ingénieur de bord puisse réaliser un transfert manuel de fuel, l’autre moteur intérieur stoppe pour la même raison. L’appareil se traîne et il est découvert par quelques chasseurs allemands. Vu le fuel restant, l’équipage n’a plus le choix et se dirige vers la Suisse. L’équipage jette les armes par-dessus bord et l’appareil se pose finalement sur 3 moteurs à Cointrin, mais ses 4 moteurs sont intacts. Parmi les 4 chasseurs suisses qui accompagnent en vol le Liberator, le Morane J-151 du Genevois, le Lt Edouard Kössler, qui escorta le bombardier depuis Berne (voir Récit).

Il y a encore le cas du chasseur bimoteur P-38 Ligthning, non armé, qui débarque à Cointrin un jour à la météo pas facile le lundi 2 juillet 1945. Piloté par le jeune sous-lieutenant français Edouard Nicolas, peu aguerri. Parti de Dijon, il s’est égaré dans la tourmente, a passé la dernière crête du Jura sans oser s’en retourner. On aurait dû l’interner ! Mais Charles Bratschi, directeur de l’aérodrome, dans son uniforme de capitaine, négocie intelligemment le cas, par téléphone, avec le commandement des Troupes d’aviation et de DCA. On décide donc de pratiquer ainsi : une tournée des "grands ducs" en ville avec le pilote, sans alcool ; puis le charger de denrées rares (café, cigarettes, chocolat, etc.) et de le laisser repartir le lendemain vers la Dijon rationnée. Le lendemain, les nuages persistent sur le Jura et le pilote français qui a décollé se pose cette fois-ci à Payerne qui contacte Genève ! On décide enfin de mettre les moyens ad hoc : augmenter sa cargaison de victuailles et de "produits locaux", puis l’escorter avec deux appareils pour le guider au travers le Jura. " Pour Cointrin et l’aviation suisse, ce Lightning amnistié symbolisait la colombe messagère définitive de la paix" (voir Récit).

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P-38 Lightning français à Cointrin (07.1955).

Pour les débrouillards du Club de vol à voile, l’essence restant dans les réservoirs des gros quadrimoteurs vaut son pesant d’or. Produit rationné en Suisse, ponctionné intelligemment, il va permettre de faire fonctionner de temps en temps l’avion qui sert au remorquage des planeurs ou le treuil. Le débarquement en Normandie date déjà de plusieurs mois et une partie de la France a retrouvé un début de liberté. Aussi, le 21 novembre, un Douglas C-45 "Dakota" (DC-3) de l’Air transport Command américain ouvre une liaison Paris-Genève pour acheminer en Allemagne les colis destinés aux prisonniers de guerre par le biais de la Croix rouge. La régularité de ces vols jusqu’à l’été 1945 rend à Cointrin son statut d’aéroport.

Les bombardiers américains quittent Genève

Les bombardiers de Cointrin ont été étudiés sous toutes leurs coutures par les experts militaires et aéronautiques, car ils n’ont pas d’équivalent ici, ni dans les pays limitrophes : armes, moteurs, appareils embarqués, etc. .... Ils sont réparés notamment avec l’aide des équipages internés à Genève. Ces bombardiers ne sont pas les seuls en Suisse et plusieurs bases aériennes militaires ont reçu leur lot de bombardiers américains ou même anglais. Les hangars de Cointrin ne sont pas extensibles à l’infini, les appareils sont donc regroupés sur Payerne ou Dübendorf. Un équipage de pilotes suisses spécialisés, le colonel Högger et le sergent Schraner, aidé de 2 mécaniciens, va faire décoller un à un ces avions, peints maintenant aux couleurs helvétiques et de neutralité, pour les emporter ailleurs. A défaut les appareils démontés partent en train pour les mêmes destinations.

Il n’y avait aucun dommage sur le dernier "Liberator" arrivé et, le 7 octobre 1944, il vole jusqu’à Payerne où il est stocké jusqu’à la fin de la guerre. Le 14 octobre, le B-24 "Rowdy Dowdys" part de Genève pour Payerne, en train. L’avion retournera en vol à Burtonwood (GB) le 11 octobre 1945 aux mains d’un équipage américain. Le B-24 "Fickle Finger of Fate" est transféré en vol à Payerne le 7 octobre 1944. Après la guerre, l’appareil retournera aux autorités américaines ce même 11 octobre 1945. Le 13 juillet 1945, le B-17 quittera enfin Genève pour Dübendorf où il sera plus tard ferraillé.

Chiffres et statistiques de 1944 sur les internements d’appareils durant la guerre

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Cinq des 10 hommes de l’équipage du B-17G du Lieutenant McCLure (avril 1944).

A la fin de 1944, dans toute la Suisse, les batteries de DCA suisses tirèrent 189 fois sur des avions étrangers et ont abattu 3 (probablement 4) appareils. Dans 42 cas, des impacts d’obus sont observés et dans 140 cas le tir est resté sans effets. Résultats forts modestes ! Volontairement ? Les pilotes de la chasse suisse, eux, mènent 360 interventions contre des pilotes étrangers ; 100 chasseurs y ont participé, parfois plus. Sept avions étrangers sont abattus et 98 sont réellement contraints à atterrir sur un aérodrome suisse. Une partie de ces 98 appareils, blessés, venaient volontairement se poser en Suisse.

Concernant l’US Air Force (AF), 116 appareils et leurs équipages choisirent de voler vers la Suisse. Parmi ceux-ci, 41 furent totalement détruits lors de crashs, 39 furent sévèrement endommagés et 86 furent réparables. Sur les 166 appareils de l’USAF internés, 76 sont des B-17s dont 65 de la 8ème AF, 2 sont de 12ème AF et 9 de la 15ème AF.

A la fin des hostilités, la Suisse internait 189 avions alors que 29 avions étrangers non armés avaient été rendus entre-temps à leurs propriétaires. Les appareils internés étaient surtout constitués de : 159 bombardiers, dont 82 Consolidated B-24 Liberator (USA), 76 Boeing B-17 Forteresse volante (USA) et 1 Dornier Do-217 (D). Une vingtaine de chasseurs est présente, dont : 5 Messerschmitt Me109 (D), 2 Me109F (D), 5 Me110 (D), 3 North-American P-51 Mustang (USA), 2 Junkers Ju-88 (D), 2 Fiat CR-42 (I), 1 Fiat G-50 (I), 1 Macchi MC-205 (I), 1 Messerschmitt Me262 à réaction (D). Une dizaine d’appareils variés figurent encore : 1 avion de liaison Stinson L5 (USA), 1 avion de transport de troupe Caproni-148 (I), 2 avions polyvalents Dornier-17 (D) et 4 avions polyvalents De Haviland DH-98 Mosquito (GB). Quelque 71 appareils américains seront reconduit en Angleterre en 1945 (30 B-17, 40 B-24, 1 P-51), les autres seront désarmés et ferraillés.

Les appareils militaires américains venus à Cointrin en 1944

DateAppareilMatriculePilote & staffFormationStockageRemarque
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24 avrilB-17G-30-DL42-38204 USAFLt Thomas R.McClure & 9H303e Bomber GroupCointrin, DübendorfCodé PU-H Ferraillé en Suisse
25 avrilB-24 G-10-NT42-78184 USAFLt Leonard S.Houston & 6H2e AD, 450e BGCointrin, Payerne, GB"Rowdy Dowdys"
11 maiB-24H-20-CF42-50354 USAF2e Lt William T.Shoup & 9H2e AD, 467e BGCointrin, Payerne, GB"Fickle Finger of Fate" Codé Q2 lettre P
27 maiB-24J-145-CO44-40102 USAFLt Robert Daly & 9 hommes2e AD, 492e BGCointrin, Payerne"Heaven-can-wait" Codé 5Z lettre F
21 novembreC-47 DakotaUSAF---Air transport command, ligne régulière *
07.1945F5-G/P-38L-5-LO Lightning44-26121S/Lt Edouard NicolasGrp Reconn. 1/33 Belfort-Codé W4-L (Colmar). Reparti via Payerne

* : Le Douglas est passé pour la 3ème fois le 26 décembre, transportant du courrier destiné aux prisonniers en Allemagne (à livrer via la Croix-Rouge).

Et qu’en pensent les civils ?

Pendant encore quelque 3 ans, des B-17 feront escale à Cointrin. La compagnie régulière suédoise ABA utilise l’appareil "civilisé" sur ses lignes européennes, avec un vol hebdomadaire vers Genève, mais les passagers citent un disconfort évident. Des généraux américains font parfois escale à Cointrin, entre Naples, Paris ou Wiesbaden à bord de B-17 militaires, et des bimoteurs B-25 "Mitchell" sont également mentionnés ici jusqu’en 1948.

 

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Eté 1945 : le B-17 stocké depuis plus d’un an à Cointrin, peint aux couleurs hélvétiques, se prépare pour rejoindre Dübendorf par le airs le 13 juillet (coll W. Sutter).
Par : Jean-Claude Cailliez
Le :  lundi 15 août 2005
  • Pour en savoir plus, lire : Stangers in a strange land, vol.II, Escape to neutrality. De Hans-Heiri Stapfer et Gino Künzle. Squadron Signal publication Inc. 1992, ills, à la "Librairie ".

  • - Le tout 1er quadrimoteur vu à Cointrin est le Junkers Ju.90 "Bayern" D-AURE, de 40 places, de Lufthansa, qui se posa le 25.10.1938 (voir : Récit).
    [04.2012] Bombardiers US & Co à Cointrin en 1944-45 (diaporama musical, 02’58’’, 7Mo). Format Flash. Pensez à l’option plein écran de votre browser.

    - Le tout 1er quadrimoteur vu à Cointrin est le Junkers Ju.90 "Bayern" D-AURE, de 40 places, de Lufthansa, qui se posa le 25.10.1938.
    [07.2014] Le 1er B-17 posé en Suisse, le 17 août 1943 (Ciné Journal Suisse) (vidéo sonore, 1’31’’, 36Mo). Format QuickTime 7.5 minimum.
    [07.2007] Les B-17 de Cointrin (1944-2003) (diaporama, N&B, sonore, 02’15’’, 41Mo). Nécessite le Plug-in QuickTime 7.1.3. minimum.
    [06.2007] War-birds’ nose-art (diaporama, 1940s, n&b, sonore, 1’50’’, 37 Mo).

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