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Les tribulations d’un pilote binational dans deux armées distinctes pour la même guerre (1916) [vidéo]

 

En pleine 1ère Guerre mondiale, un pilote militaire italien copieusement mitraillé s’avère être natif de Lucerne. Indemne, on le naturalise rapidement et il se retrouve mobilisé en Suisse. Giacomo Barbatti est aussi le 1er moniteur de vol de l’école "Aéro" de Lausanne (1917-18) où il y forme une douzaine d’élèves. Il parviendra au grade de commandant dans la Troupe suisse d’aviation, sans aucune rancœur pour ceux qui l’ont "canardé" en février 1916.


Le 12 août 1918, Louis Gacon, fleurs en mains, vient de réussir son brevet de pilote. A gauche le mécano tient le baromètre témoin. A droite le pilote Léon Progin breveté le même jour et Giacomo Barbatti leur instructeur de vol à l’école Aéro de Lausanne-Blécherette.

Ami ou ennemi ? Ne tirez pas je suis presque l’un des vôtres !

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Barbatti félicitant le jeune pilote Ferdinand Stalder (26.10.1917).

Ceci n’est pas une histoire "Genevoise" ou même de "Genevois" même si elle se déroule finalement en partie non loin de là à Lausanne. On devrait retrouver ce récit tant en Italie, qu’à Lucerne ou à la Blécherette, mais dans cette attente il sera hébergé dans Pionnair.

En ce 3 février 1916, un groupe de soldats issus de Suisse centrale, du régiment 29, est affecté en service actif à une batterie de montagne no.4 dans le Valle Vedeggio dans la région de Locarno (Tessin). La 1ère Guerre mondiale a débuté depuis18 mois déjà. Ce matin là, après un exercice de milice, les soldats prennent tranquillement leur repas de midi dans le cantonnement lors qu’un bruit d’avion les alerte. On scrute dans la direction d’où vient le son et l’on constate que sur le territoire italien un avion biplan de nationalité inconnue s’approche effectivement en direction de la batterie. L’appareil vient du mont Generoso, survole Lugano et le mont Ceneri. Est-ce une attaque ? On arme les fusiliers en carabines, mitrailleuses et au commandement tous tirent à volonté sur cet intrus, maintenant sur le sol suisse et qui continue à s’approcher. Malgré ce tir de barrage nourri, l’appareil ne semble pas en être affecté et ne modifie pas son cap. La tête dans le vent, il est probable que le pilote n’entend pas du tout le vacarme des munitions tirées du sol et a bien l’intention de continuer sa descente. Il est 15h, l’appareil entoilé non armé ne riposte pas et finit par trouver un emplacement dans la vallée propice à un atterrissage, entre Bioggio et Agno, alors que les tirs on cessé évitant de toucher les infrastructures et gens du voisinage.

A peine l’appareil s’est-il immobilisé que la milice se précipite, agressive, auprès de l’avion qui arbore des couleurs militaires italiennes. Pendant que l’on capture le pilote l’avion est inspecté et dévoile 16 petits impacts dans le fuselage et les ailes, dont 2 près du siège du pilote. C’est peu, heureusement pour le pilote, et l’appareil aurait pu continuer son vol s’il avait encore eu assez de carburant. Aussi l’honneur de la troupe suisse est sauf ! Le pilote est indemne, c’est un signe du destin ! Ce caporal de 19 ans est emmené sous bonne escorte à Bellinzona. Il est assez rare alors et dans la région de détenir un "ennemi" en uniforme. Son interrogatoire explique enfin sa présence : Il a décollé de Turin pour un vol vers Milan mais s’est un peu perdu dans un épais brouillard. Il s’est alors retrouvé déporté du côté de la frontière tessinoise et se croyait toujours en Italie. Mais le plus étonnant est bien que cet aviateur s’exprime dans le plus pur dialecte lucernois !

En fait le pilote se nomme Giacomo Barbatti et sa famille est bien connue à Lucerne où son père Giovanni est architecte depuis 20 ans dans l’entreprise Vallaster. Son frère y tient aussi un restaurant connu à la Hertensteinstrasse. Giacomo a fait ses études à Lucerne et terminé le Technicum de Burgdorf. Puis il est parti en Italie peu avant le début de la guerre pour faire un stage de formation continue. Si son père avait acquis la nationalité suisse, Giacomo avait oublié de le faire. Alors, en Italie, au vue de ses études techniques, il est incorporé en été 1914 dans le Campo Scuola Militare d’Aviatione à Cascina Malpensa. Après peu d’effort, il passe son brevet de pilote sur un Ansaldo-Barilla. Puis il est muté en Italie du nord dans un service qui fait de l’observation aérienne et qui n’est pas en activité trop proche du front… jusqu’à cette grave rencontre avec un tir de barrage fédéral !

En 1916, le fait d’avoir de l’expérience dans une aviation militaire en temps de guerre intéresse fortement l’armée suisse. Aussitôt interné, Giacomo Barbatti sera vite libéré puis placé à l’école Aero de Lausanne (1917)… Il fera bientôt l’objet d’une procédure accélérée de naturalisation (1921) puis entrera dans une école de recrues d’aviation en 1922….

Instructeur de vol à Lausanne de 1917 à 1918

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Le Belge A. van Ruymbeck vient de réussir son brevet (30.04.1918).

Revenons plus près de Genève, en 1910, où le Lausannois Edouard Pethoud (1877-1946), professeur de calligraphie, est devenu un enthousiaste de l’aviation après un stage pratique auprès du constructeur français Sommer à Mourmelon. Il fonde l’Ecole Supérieure d’Aéronautique de Lausanne "Aéro" et un atelier d’aviation à la Blécherette en septembre 1915. Fin 1916, Pethoud rend visite au capitaine Schlaeppi à Dübendorf, ce récent chef de la minuscule troupe d’aviation suisse. Il constate que l’aviation militaire est mésestimée, les crédits fédéraux dérisoires et les pilotes encore plus rares. Schlaeppi conforte Pethoud dans l’idée d’orienter son école d’aviation pour préparer des pilotes à une future activité militaire, avec son appui et lui trouvera un moniteur. L’école "Aéro" est par ailleurs la seule école civile d’aviation de Suisse. Pethoud y fabrique ses propres avions, 8 en tout. Les 1ers "Aero" sont un mariage du Blériot-XI avec un train de Grandjean équipé d’un moteur rotatif Gnome de 50 à 70cv. Au printemps 1917, le 1er instructeur de vol en est G.Barbatti jusqu’à fin 1918. Il sera entre-temps rejoint par Marcel Nappez (1918) et Marcel Weber (06.1918-06.1919) (voir : Récit) ainsi que d’ex-pilotes militaires britanniques internés durant la guerre dès avril 1919. Le 1er breveté de l’école Aéro est le Loclois Albert Jeanneret (né en 1889) le 8 décembre 1916 (brevet no.71).

Egalement trilingue, Barbatti va amener au brevet de pilote un certain nombre de Suisses de toutes provenances régionales. Citons entre autres, le 12 août 1917 Louis Gacon (1889-1973) d’Yverdon (brevet no.94) et Léon Progin (1886-1920) de Bulle (brevet no.95). Gacon avait déjà acquis de l’expérience auprès de l’ex-école d’aviation d’Avenches, sur un biplan Dufaux-4, alors que Progin côtoyait déjà avant-guerre le pilote et pionnier local George Caillier, à Broc. A Lausanne, le 9 septembre, Barbatti amène au brevet de pilote François Figuière né en 1898 (brevet 96) et le 26 octobre Ferdinand Stalder né en 1895 (brevet 107). Le 23 novembre l’école connaît sa première chute, celle d’Adolf Ziegler de Soleure. Les brevetés de 1918 sont le Belge Athanase van Ruymbeck le 30 avril, les Genevois J.-Jacques Cuénod (né en 1897) le 8 août (brevet 140), et A. Otto Schaer le 15 août (brevet 141), le Tessinois Pietro Avanzini (1889-1973) le 17 octobre (brevet 142) et de l’Argovien Werner Leutwyler (brevet 143). L’école Aéro perdurera ainsi jusqu’en 1922 amenant une quinzaine d’aviateurs au brevet de vol dont le russe Serge Coubasch (brevet 97 du 19.09.1917). (Voir : Récit).

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Giacomo Barbatti (1892-1983), commandant dans la troupe d’aviation suisse.

Selon les standards de la Fédération Internationale Aéronautique (FAI) de l’époque, appliqués par les aéro-clubs, le brevet international de pilote-aviateur comporte les épreuves suivantes : 2 vols de distance, sans toucher le sol, dans un cercle fermé d’un maximum de 5 km ; un vol ou l’altitude doit être de 50m au-dessus du point de départ ; une série de circuits fermés en "huit" continus, chacun d’un diamètre de 500m ; un atterrissage avec le moteur arrêté, à moins de 50 m du point d’atterrissage prévu. Pour contrôler l’altitude du vol un baromètre est attaché dans la queue de l’avion, hors d’accès des mains du pilote….

A noter encore, qu’en plus de Cuenod et Schaer, le Genevois Pierre Wisard (né en 1901) passera ici son brevet (no.155) le 31 juillet 1920, formé par le capitaine britannique Eric Bradley, à bord d’un Avro 504K. Idem pour Emile Johner (1895-1922), breveté le 12.02.1919 et chef pilote de l’école en février 1921. Autres élèves cités après guerre : le Neuchâtelois Armand Chevalley (1919) et les Vaudois Alexandre Corboud (1920) et Henri Armand Gay (1921).

Une vie largement dédiée à l’aviation malgré le risque représenté par les "rampants"

En 1914, Giacomo Barbatti (1892-1983) avait certainement des rêves d’étudiants orientés vers une toute autre activité et uniquement terrestre. Il ne s’attendait pas du tout à ce début de carrière dans l’aéronautique et une vie bouleversée par les hasards de la guerre. Son expérience militaire italienne, puis suisse, son rôle de moniteur d’aviation lui donna rapidement des qualifications rares en Helvétie en 1919. Si bien qu’en dehors de sa profession, il fut très actif dans les Troupes d’aviation suisses, grimpa les échelons de la hiérarchie et finit au grade de commandant.

Il n’en a jamais voulu à ces soldats qui tiraient obstinément sur lui en février 1916. Par la suite il les rencontra régulièrement et jusqu’en 1977, lors de réunions qui se déroulaient bien-sûr dans le restaurant Barbatti, un restaurant qui est toujours autant apprécié de nos jours à Lucerne.

 

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Le moniteur Barbatti "Père" Barbey. (Aéro-Club local), un pilote de chasse interné, l’élève qui vient de réussir son bevet de pilote (à droite), devant sa famille et ses amis, durant la 1ère Guerre mondiale à Lausanne.
Par : Jean-Claude Cailliez
Le :  samedi 20 septembre 2008
  • Pour des informatione en allemand, voir : Flugpioniere in und über Luzern, de A.Waldis & O.Britschgi. Ed Comenius, 2000, 112p, ills n&b à la "Librairie"
  • G.Barbatti et ses élèves de l’école "Aéro" (1917-18, diaporama N&b, musical, 03’03’’, 55Mo). Nécessite le plugin QuickTime 7.1.3 minimum.

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