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[article n° 121]
Premier brevet d’une femme pilote à Cointrin ou l’étonnant destin de Ya-ching Lee (1934) [vidéo]

 

Un petit bout de femme chinoise va tomber amoureuse du pilotage à Genève et mener une étonnante carrière aérienne. Elle est l’une des 10 premières femmes brevetées en Suisse, la 12e en Chine et sera la 1e femme pilote militaire chinoise. Ya-ching Lee va devoir ensuite défendre les couleurs de son pays face à l’invasion japonaise. Elle sera momentanément starlette du cinéma et pilotera jusqu’à un âge avancé. Après son décès on découvrira combien elle avait apprécié sa période d’écolage à l’Aéro-Club de Genève.


Ya-ching Lee devant le Tiger-Moth de l’Aéro-Club de Genève en 1934. Immatriculé CH-359, le DH-60G-III (c/n 5041) deviendra dès octobre le HB-OKA (photo Ya-ching Lee =YCL).

Née sous une bonne étoile, rouge, avec du talent et du caractère.

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En tournée pour la Chine aux USA (1939).

La Société des Nations, ancêtre le l’ONU, ouvre ses bureaux à Genève en 1919. Dès 1923, la Chine y envoie une délégation. C’est ainsi qu’un couple de jeunes chinois s’installera à la rue William Favre, au no.22, vers 1930. M. Yulan Tcheng Pai-feng et son épouse Ya-ching (1912-1998) vont découvrir Genève et y voir naître leurs deux enfants (Pax 09.1931, Molang 09.1932). L’époux de Ya-ching a été choisi par ses parents lorsqu’elle avait 17 ans (1929) et elle n’est pas particulièrement heureuse dans cette situation de mère de famille. Pourtant, comme peu de femmes chinoises, issue d’un milieu aisé, elle conduit une voiture, bénéficie d’une nurse, côtoie des gens importants et possède du temps libre.

Durant l’hiver 1932-1933, lors d’un voyage à Paris, Ya-ching a l’occasion d’assister à son premier meeting aérien, au Bourget. Elle tombe réellement amoureuse de l’aéronautique et décide d’apprendre à piloter. En automne, à Genève, elle fait son baptême de l’air à Cointrin. C’est probablement le Genevois François Durafour qui l’emmène dans les airs car elle fait mention d’un biplan, surplus de la 1ère guerre mondiale. L’avion va survoler le Salève, les Alpes proches, en un vol un peu tourmenté tant le léger Caudron G-3 réagit aux courants variables proches de ces reliefs. A la suite de cela, Ya-ching doutera quelques jours du bien fondé de son choix, mais l’avenir ne fera que la conforter.

Elle s’inscrit comme élève pilote à l’Aéro-Club de Genève et débute sa formation en octobre 1933, très probablement pilotée en vol par le "capitaine" Marcel Weber (voir : Biogr.). L’appareil utilisé est un de Havilland Tiger-Moth presque neuf (CH-359 / HB-OKA) et toutes les appréhensions de Ya-ching s’effacent en ces occasions (voir : Ecole aéroclub). Avec sa petite taille, il faut certainement l’asseoir sur un ou deux parachutes et adapter les palonniers pour qu’elle puisse bénéficier d’une vue dégagée dans le cockpit. L’écolage dans cet avion ouvert, en plein hiver 1933-34, nécessite une volonté farouche et un caractère bien trempé. Mais le pilotage devient une passion et la compagnie des aviateurs un vrai plaisir. Et même quand le temps ne permet pas de voler, Ya-ching traverse la ville et "monte" à Cointrin" pour rester proche de ce milieu.

Quelques mois plus tard, elle réussit les épreuves écrites et pratiques et se voit décerné le brevet I no.586, le 6 août 1934, sous le nom de Yaching Tcheng. Elle est la première femme brevetée à Cointrin et probablement parmi les 11 premières femmes brevetées sur sol suisse. Elle va dorénavant voler seule au-dessus des nuages et jouir de cette immense liberté en trois dimensions. Ya-ching ne s’arrête pas en si bon chemin et poursuit l’écolage. Entre temps elle participe aux sorties et rallyes de l’Aéro-Club étant embarquée à bord des avions des membres du club, par exemple dans le Caudron Phalène de F.Durafour ( F-AMLU) ou dans l’appareil de M. Batsholts (de Gland). Elle décrochera encore son brevet II (no.586) en janvier 1935.

Le Japon débarque en Mandchourie et agresse la Chine

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A Vancouver, réception par la communauté chinoise, en 1939 (photo YCL).

En janvier 1935, le couple a émigré aux USA, son diplomate de mari rejoint une autre affectation. Ya-ching y continue sa formation à la fameuse Ecole Boeing d’Oakland (Californie). Ce n’est plus le bonheur de Cointrin, où elle était traitée comme "une fragile porcelaine chinoise". Les instructeurs américains sont sévères et n’ont pas confiance en sa formation antérieure. Malgré tout, elle s’adapte et obtiendra le brevet US en novembre, à nouveau 1ère femme brevetée dans cette école. Entre temps, elle vivra une forte émotion ; lors d’une leçon d’acrobatie aérienne, son harnais casse et elle est éjectée de l’avion à 700 m d’altitude. Elle ouvre son parachute au-dessus de la baie de San-Francisco et devient la première femme chinoise membre du Caterpillar Club, regroupant ceux ayant eu leur vie sauvée par une corolle de soie.

Depuis l’incident de Mandchourie (1931), la Chine est envahie par le Japon qui progresse sans cesse. Ya-ching croit qu’une puissante armée de l’air chinoise serait le meilleur moyen d’assurer la sécurité de son pays. Comme l’aviation n’y est pas très populaire, elle décide de devenir pilote professionnel et part en Chine pour convaincre ses dirigeants. Elle en profite pour divorcer et porte dorénavant le nom de Ya-ching Lee. Elle devient alors la 1ère femme pilote militaire accréditée par le gouvernement, ce qui en fait une célébrité dans les journaux locaux et étrangers. Elle vole des dizaines de milliers de miles à travers la Chine, plus que toute autre femme. En octobre 1936, pour l’anniversaire de général Tchang Kaï-chek, elle est la 1ère chinoise à réaliser de la voltige sur cette nation. Elle demande alors à diriger un escadron aérien, mais le poste est interdit aux femmes.

En 1937, les Japonais sont à Pékin, en novembre à Shanghai puis à Canton et Hankeou en octobre 1938. En 1938, Ya-ching est devenue l’amie du pilote personnel du général, l’Américain C.Burmood, mais se sent inutile ici pour défendre son pays contre l’agresseur. Elle serait sur la liste des personnalités recherchées par l’occupant. En prévision de l’invasion de Hongkong, elle dépose tous ses papiers de valeur dans 3 troncs d’arbres creux qui sont enfouis dans le sol. Les Japonais entreront à Hongkong en décembre 1941 pour 3 ans et 8 mois.

Défendre la cause chinoise avec tous les moyens possibles

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Tournée aux Caraïbe et Amérique du Sud en 1940 (photo YCL).

En octobre 1938, Ya-ching rejoint les USA comme passagère de l’hydravion "China Clipper" de la PanAm. Durant les 8 jours de traversée jusqu’à San Francisco, elle fraternise avec les pilotes qui lui permettent de prendre les commandes plus d’une fois. Elle passe ensuite quelques mois à trouver des appuis pour sa tournée, des sponsors, un avion, et organiser tout ce qui est obligatoire pour une tournée. Un prêt sur ses bijoux personnels décide Walter Beech à lui prêter un appareil. Elle va, dès mars 1939, parcourir le pays pour récolter des fonds au bénéfice de Chiang Kai-shek. A bord d’un Stinson Reliant SR-9B (NC-17174), puis d’un Stinson Racer SR-5E (NC-13865) "Spirit of new China", en 3 mois (10.000 miles), elle rejoint 300 villes dont 2 au Canada, rencontre des milliers d’amis et récolte beaucoup d’argent à la cause.

Deux autres pilotes féminins chinois font de même, Ta-tsing Yen et Han-yin Cheng. La 1ère [= Hilda Yan], également ex-diplomate à Genève (1935-37), arrête la tournée après quelques semaines suite à un crash dont elle réchappera. La seconde a épousé un cousin du mari de Ya-ching ; le monde est petit ! Dans chaque ville où Ya-ching atterrit, une réception lui est offerte et elle est couverte de fleurs. Elle acquiert ainsi une certaine notoriété, se fait photographie avec Mme Roosevelt, etc...

Si bien que lorsque l’on a besoin d’une femme pilote et chinoise, dans le monde d’Hollywood, on fait appel à Ya-ching Lee. Elle apparaît dans le film "Disputed Passage" (1939) de "l’oscarisé" Frank Borzage. Le thème : un jeune médecin stagiaire doit faire un choix entre sa carrière avec son mariage à l’actrice Dorothy Lamour et sa passion pour une jeune pilote chinoise qu’il a soigné, dans un climat de Chine en pleine invasion japonaise. En 1942, elle apparaît dans "Les Tigres volants" (Flying Tigers) qui traite des pilotes mercenaires américains au service de Tchang Kaï-chek ; mais le film n’est pas commercialisé suite à l’entrée en guerre des USA en fin d’année. On l’entend également sur un radio newyorkaise, à côté d’acteurs connus, dans le show "Cavalcade of America : Flying Tigers". Ses cachets iront à la cause.

En 1940 elle fait encore une nouvelle tournée de trois mois vers les Caraïbes et l’Amérique du sud. A bord d’un Beechcraft Staggerwing B17R baptisé "Estrella China" elle parcourt encore 18.000 miles. Ya-ching passera le reste de la guerre aux USA à récolter des fonds au bénéfice de son pays, au United China Relief, tout en réalisant parfois des démonstrations aériennes sur la côte Est.

La mémoire de Ya-ching Lee

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Starlette en 1939 (photo YCL).

La paix revenue, Ya-ching s’installe à nouveau à Hongkong et continue à voler pour son plaisir. Elle s’installe définitivement en Californie dans les années 1960’s ou vivent aujourd’hui ses descendants. Elle vole jusque vers l’âge de 60 ans et dans ses derniers jours possède même un appartement à Cannes (F). Elle décèdera à l’âge de 86 ans, en 1998.

En 2003, ses descendants se sont mis à la recherche des troncs d’arbre enfouis par leur mère en Chine, en 1938. Ils sont heureusement récupérés. En mars 2005 se tient la cérémonie d’ouverture des troncs. Surprise ! Ils contiennent notamment ses documents de vol à Genève : la photo devant le Tiger-Moth, ses brevets I et II, sa carte d’élève pilote de l’Aéro-Club et son laisser passer de Cointrin !

C’est donc à cause de cette redécouverte que cette histoire est retournée à Meyrin, 70 ans plus tard, grâce à une historienne canadienne qui écrit la biographie de ces femmes pilotes chinoises et nous offre ces photographies : Mme Patti Gully. On se réjouit d’avance de posséder et lire cet ouvrage, même en langue anglaise (voir ci-dessous).

Ainsi, il nous reste à souligner le talent et la compétence des instructeurs de vol de l’Aéro-Club de 1933 qui, également militaires et habitués à ne former que des hommes, réussirent à conserver et développer la passion du pilotage auprès de leur 1ère élève féminine, Ya-ching Lee, ce qui la conduisit fort loin et fort longtemps, avec talent, dans les cieux de plusieurs nations, au bénéfice de ses concitoyens.

 

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Un extrait de la bande dessinée dédiée à Lee Ya-ching dans True Aviation Pictures Story, no.3, de 1943, intitulée "Flying for victory".

 

Par : Jean-Claude Cailliez
Le :  lundi 13 février 2006
  • Pour plus d’information, voir : La Feuille Volante, Bulletin de l’Aéro-Club de Genève, no.95, 02.2006, pp:8,10-12, 5 ills.
  • Paru fin 2007 : Sisters of Heaven : China’s Barnstorming Aviatrixes Modernity, Feminism, and Popular Imagination in Asia and the West, par Patti Gully, 400p., 101 ills, chez Long River Press (San Francisco), 25$, ISBN : 978-1-59265-075-0. Annonce
  • Des pilotes féminins chinois Site internet |*| site internet |*|
  • [2007] Lee Ya-Ching en 1934-1940 (vidéo-diaporama, couleurs, sonore, 2’52’’, ≈84 Mo), nécessite le plugin QuickTime 7.1.3 minimum.

     
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